Comment lire notre Histoire ? (1/2)

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Une réflexion pour une méthodologie de lecture

Exemple par la question du déclin et du problème politique en terre d’Islam

 

Nous remarquons assez souvent que le musulman adopte une lecture très infantilisée de l’Histoire. Cela où qu’il se trouve : Occident ou Orient, l’on remarque que concernant l’histoire de l’Islam et du monde arabo-musulman, sa lecture est très superficielle, elle est digne de la lecture d’une histoire avec un petit h.

En réalité je dirais plus précisément qu’il a une lecture très « maternaliste » de cette histoire. Cela alors que paradoxalement, il élève parfois le degré d’analyse et de critique quand il s’agit de lire d’autres livres d’Histoires, concernant d’autres sujets que celui de l’islam et du monde musulman.

Il n’en est pas la cause. Car comme je l’ai dit et assez souvent répété, la vision générale de la discipline ”Histoire” dans le monde musulman, et de sa propre histoire, souffre de carences si importantes et profondes que l’on se demande par où commencer pour la réformer. Et les musulmans, de manière culturelle et naturelle, se réapproprient ces carences.

L’historiographie (l’Histoire de l’histoire) est une discipline qui n’existe d’ailleurs pratiquement pas au sens propre dans le monde arabe (ou alors que de manière marginale), ce qui montre justement l’absence de regard scientifique sur la matière. Et après mûres interrogations et réflexions, je suis d’avis que cela est issu d’une volonté politique assez claire de la part des États-nations arabes pour pouvoir asseoir leurs propagandes nationales et assurer la docilité politique de leurs sujets.

Il suffit pour s’en rendre compte, de voir comment ces états supervisent l’écriture de l’histoire officielle, sans même faire preuve de subtilité ou de délicatesse. La part de propagande historique existe dans tout les pays du monde, cela est normal et évident. Mais dans le monde musulman, elle est grossière et insulte les intelligences, et c’est cela qui est difficilement tolérable.

C’est ainsi que le musulman lit son histoire avec des biais cognitifs (affectifs et aussi passionnels) et sociaux qui lui sont imposés, cela en plus du manque de rigueur et d’objectivité dans sa lecture. Soit il magnifie et se fait apologiste, soit il dénonce et se fait accusateur. Il lui est difficile, voire impossible de garder une neutralité, puisque c’est au fond de lui que l’on parle et de son passé.

Que dire ensuite quand il confond causes et conséquences, et parmi elles, les majeures des mineures. Plus difficile pour lui encore de distinguer l’universel des lois historiques, et ce qui de l’ordre du contingent à l’Islam.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est souvent incapable d’identifier les maux politiques de l’Islam actuel, ni de faire le tri entre ceux-ci et encore moins de les hiérarchiser par ordre d’importance. Cela sans même penser aux solutions et aux actions pour y remédier…

Or le musulman sait intimement que pour comprendre le temps présent il est nécessaire de connaître celui passé, il pose des
questions et cherche à comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là.

Il apparaît nécessaire de refonder une méthodologie de lecture et à tout niveau. Une lecture qui se veut réaliste, objective, scientifique  tout en étant conscient des impératifs que lui impose l’Islam.

Rappelons qu’avec la révélation de l’Islam, les premiers musulmans avaient compris le message universel qui les faisait entrer dans  une nouvelle ère : leurs consciences politiques étaient à la hauteur de leurs consciences historiques passés et à venir. C’est d’ailleurs  l’une des raisons (civilisationnelles!) pour laquelle il eut unanimité dans le projet de fonder un nouveau calendrier.

Parmi la grande difficulté de lecture des musulmans dans leur histoire, il y a d’ailleurs celle qui concerne les premiers temps de l’Islam, de ces premiers grands événements politiques qui déjà sèment le trouble dans sa conscience, telle la grande fitna entre compagnons.

Le sujet est très délicat et très polémique, il exacerbe les tensions et polarise les positions, l’exercice est donc assez difficile, mais commencer par le ”commencement” est naturel pour vouloir mettre en œuvre une nouvelle démarche.

Il est nécessaire de développer des clés de lectures qui permettront aux musulmans de saisir les problématiques de l’Histoire, une méthodologie axiale facilitant une lecture progressive et analytique sans sombrer dans des travers qui auront des conséquences négatives sur sa conscience religieuse.

C’est une approche sur la méthodologie de lecture, et ici, la manière de lire les premiers temps de notre histoire politique, ainsi que l’ensemble qui en découlera, que je propose ici. Ce ne sont là que des réflexions diverses que j’agglutine en un seul texte et qui méritent beaucoup plus que quelques pages, en espérant qu’elles seront approfondies davantage.

 

Une interprétation réaliste et dépassionnée de l’Histoire politique de l’Islam

Avant tout, il faut nous demander quand faisons-nous débuter l’histoire au sens de discipline critique  analysant faits et événements ? Islamiquement, il serait judicieux de placer l’Histoire en tant que science d’analyse critique avant et après la période de la prophétie.

C’est-à-dire là où la raison humaine (musulmane), peut s’exercer à travers l’encadrement des sources islamiques révélées pour comprendre rationnellement choix et décisions humaines, mouvements et évolutions politiques et sociales.

Car il est évident que pour nous musulmans, la prophétie est une période extra-ordinaire puisque le temps de la Révélation à une nature anhistorique (au-delà de l’Histoire), il est difficile voire impossible ici de se livrer à une analyse critique tel que le veut la science historique, au sens très contemporain du terme, et donc sans adopter une vue rationaliste dans le sens occidental du terme[1].

Et je rappelle ici ce que j’avais expliqué sur ce point concernant spécialement le Coran dans une note dans le TP2 à paraître, mais tout à fait valable pour la Prophétie :

Rappelons que le Coran, chez les orientalistes-islamologues est un texte historique, donc temporellement et spatialement déterminé par son contexte humain. Or chez les musulmans, c’est la parole divine qui fixe dans le texte, les propres limites de son cadre temporel et spatial. Le temps est donc lui-même coranique : car le moment historique de la Révélation divine a absorbé un simple moment du temps humain mesurable avec son contexte.

Ce temps humain (histoire) et son contexte (politique, social, culturel,…) ont été divisés en plusieurs séquences différentes : certaines sont effectivement historiques, ont été figées dans le temps et sont donc à comprendre par l’histoire humaine, alors que d’autres ont été élevées au-dessus du cours du temps normal (humain) pour devenir intemporel ; le déterminisme rationaliste n’est donc plus seul apte, ou suffisant, à juger et à comprendre la nature de cette séquence.

Cela tout comme la notion d’infini ou d’éternité dépasse largement -en rendant insuffisante- l’explication rationaliste, qui chercherait à comprendre ces concepts : tôt ou tard, elle sera obligée d’entrer dans des analyses métaphysiques pour les cerner. De la même manière, il y a donc bien Histoire et Méta-histoire.

Au final et concernant le temps de la Prophétie, on peut simplifier cela en énonçant que d’un point de vue islamique, l’Histoire doit se cantonner alors très souvent à relater (raconter) les faits et les événements en s’assurant de leurs réalités et de leurs portées, avec l’analyse rigoureuse et scientifique des sources telle que l’énonce la discipline (Cf. ”Histoire et Islam”).

Car la présence du Prophète (صلى الله عليه وسلم) en relation directe avec la Divinité confère un caractère spécial, hors norme, où il ne peut pas exister de jugement musulman (humain) a posteriori.

Or avec la période du Califat béni et bien-guidé, nous entrons ensuite dans une période qui permet de faire la transition entre la parenthèse du temps de la prophétie et de la direction prophétique, avec celui des hommes ayant reçu la délégation du pouvoir prophétique. Or c’est ici que doit commencer l’analyse historique en usant des ressorts et des potentialités de cette discipline scientifique.

Pour exemple et dans un premier temps : au lieu de tenter d’expliquer par de multiples causes la décadence de la civilisation musulmane (sans parler des causes morales et spirituelles), avec un longue suite d’événements politiques, il est important de tous les synthétiser pour en trouver la cause première.

Or concernant l’évolution générale de l’histoire politique islamique depuis donc prés de 1400 ans, si l’on opte pour cette vision de longue durée sur l’ensemble de la civilisation musulmane, il n’y a, selon nous, que deux grands et réels bouleversements à la fois majeurs et décisifs sur lesquels les musulmans peuvent s’attarder à juste titre :

  • un bouleversement de nature interne à l’Islam
  • un bouleversement de nature externe à l’Islam

Il faut comprendre ici ”bouleversement” au sens de crise suffisamment importante et profonde pour pouvoir faire dévier durablement l’ensemble de l’histoire politique de l’Islam. C’est-à-dire que sa nature est telle que le cours naturel des choses s’en trouve irrémédiablement modifié.


La première crise est donc interne, à la fois symbolique et paradoxale :

- Interne car elle survient à l’intérieur même du monde musulman, sans relation ni influence avec le monde externe à celui de la civilisation arabo-islamique naissante. Elle met aux prises différentes factions regroupées autour de compagnons du Prophète (صلى الله عليه وسلم) qui s’affrontent sur plusieurs sujets. Cette crise politique qui débouche sur des affrontements est due à certaines logiques internes et propres à la fin de la période du Califat.

- Symbolique, car ce sont les compagnons du Prophète (صلى الله عليه وسلم) qui s’affrontent, chacun ayant des raisons qui apparaissent alors comme légitimes et bien fondées à leurs yeux, chacun disposant d’arguments issus des analyses personnelles de leur contexte

- Paradoxale, car si en apparence elle semblait finalement être résolue, ce n’est que bien des années plus tard qu’elle va avoir des conséquences très importantes.

 

Aïssam Ait-Yahya


[1] L’analyse historique critique de la Prophétie, qui adopte des méthodologies déconstructivistes concernant la Sira, la Révélation et le Coran, cherche souvent clairement à laïciser la démarche scientifique (dans la tradition rationaliste et anti-religieuse, sous prétexte que religion=superstition). Or il serait intéressant de montrer comment les études coraniques orientalistes, ont essayé pendant 200 ans de prouver la construction postmohammedienne du Coran. Et qu’aujourd’hui les dernières grandes études réalisés par les spécialistes dans le monde anglophone convergent vers le point de vue islamique sur l’histoire de la formation du Coran en un moushaf. (Seul le monde francophone reste encore coincé au XIXe siècle…)

 

Consultez le livre :

Sans titre-1



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