[Courrier des lecteurs] La gouvernance islamique et la lutte contre la pauvreté

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La gouvernance islamique et la lutte contre la pauvreté

 

Question :

As Salâm Aleïkoum Wa Rahmatoullah Wa Barakatouh

Dans votre article (extrêmement intéressant ) intitulé « Taxes et impôts dans la gouvernance musulmane » vous dites que la Djizîa servait principalement au financement de l’armée musulmane, mais n’y a-t-il pas une partie reversée aux pauvres ?

C’est ce qu’affirme le Cheikh Kichk (Rahimahoullah), il dit qu’ils payent la Djizîa pour qu’elle soit reversée aux pauvres juifs et chrétiens. C’est également ce qu’a affirmé un frère.

Concernant la Zakât, pouvez-vous s’il vous plaît écrire un article décrivant son fonctionnement en détail, et en expliquant comment cela peut permettre d’éradiquer totalement la pauvreté et la famine mondiale ? 

Merci

 

Réponse :

Wa aleikoum salam wa rahmatullah,

Vous comprendrez que je ne peux pas répondre en exhaustivité à votre question qui mériterait une étude entière, mais me contenter de développer quelques éléments et pistes de réflexion.

1/ La Jizya

Effectivement, la Jizya était au départ (du vivant du Prophète aylehi salat wa salam) versée principalement en nature et précisément en « armes » :

Ibn Qayyim rappelle à ce sujet que cet impôt était, au temps du Prophète, prélevé le plus souvent en « armes ». Les chrétiens de Najrân versaient chaque année à l’Etat de Médine une quantité déterminée d’armes, comme montant de leur Jizya : 30 armures, 30 chevaux de combat, 30 chameaux, et 30 pièces de chaque sorte d’armes qu’ils confectionnaient dans leurs ateliers. Ces sommes doivent donc être réservées prioritairement à l’entretien de l’armée musulmane.[1]

Je faisais cette remarque pour appuyer la thèse d’Ibn Qayyim dans son livre (ahkâm ahl adhi-Dhimma), selon laquelle il faut comprendre la Jizya comme une contribution financière à l’effort de guerre et de sécurité collective de la part d’une population (les non-musulmans) qui n’est pas appelée à combattre dans les rangs de l’armée musulmane. Alors que beaucoup de personnes pensent que la Jizya, l’impôt versé par les non-musulmans vivant en terre d’islam, est une sorte de « sauf-conduit », et que d’autres affirment que cet impôt s’apparente à un contrat de location (ils versent de l’argent pour avoir le droit de vivre sur le territoire).

Cela étant dit, il est vrai que très vite après la mort du Prophète (aylehi salat wa salam), les pratiques changèrent et la Jizya fut versée en monnaie sonnante et trébuchante. Ces recettes étaient versées dans le Bayt ul-Mâl (Trésor public), mélangées avec les autres types de recettes et réparties de la même manière que la Zakât, c’est-à-dire selon les 8 attributions définies dans le Coran :

{en faveur des nécessiteux et des misérables, pour rémunérer des alliés, pour rémunérer les collecteurs d’impôts, pour libérer des esclaves, pour rembourser les dettes des personnes insolvables, pour financer la lutte sur le sentier d’Allah, et nourrir les étrangers.} (Coran 9.60)

Cependant, il est faux de dire que la Jizya sert uniquement à aider les pauvres d’entre les juifs et les chrétiens. Il est vrai que les nécessiteux parmi les communautés religieuses non-musulmanes bénéficient des sadaqât et de diverses aides sociales sur la base du verset {tu n’es pas responsable de leur foi, mais Allah guide qui Il veut (…)} (Coran 2.272) qui fut révélé pour répondre aux sahaba qui se demandaient si les juifs et chrétiens pouvaient bénéficier des aumônes.[2]

Les fuqaha ont ensuite divergé quant à savoir si les aides à reverser aux nécessiteux non-musulmans pouvaient être prélevées sur toutes les recettes, Zakât comprise, ou si la Zakât était exclusivement réservée aux musulmans.

2/ Le khums (cinquième)

Dans la précédente réponse, j’ai bien dit : « on imagine bien, dans le cas des pays musulmans, que l’application de ces principes de la Sharia éradiquerait la pauvreté et permettrait de lancer des projets de développement gigantesques… » : je parlais en l’occurrence du Khums, c’est-à-dire du cinquième prélevé sur les richesses minières et souterraines.

C’est-à-dire que si cette mesure était appliquée à notre époque, les entreprises qu’elles soient privées ou publiques, exploitant ces richesses minières, pétrolières, gazières, aurifères, etc. devraient reverser un cinquième de leurs bénéfices en faveur du développement de la région du site d’activité.

Je précisais également que Qâdhî Abû Yûsuf, dans son livre consacré à l’impôt foncier (al-Kharâj) affirmait que les recettes de cette taxe « doivent servir prioritairement à endiguer la pauvreté, au même titre que le cinquième prélevé sur les butins ». Un site d’exploitation minier générerait ainsi des revenus en faveur des populations locales et des infrastructures diverses. 

J’en conclus que si la gouvernance islamique était appliquée dans le monde musulman, la pauvreté serait non seulement éradiquée, mais ces pays pourraient même se doter des meilleures infrastructures. Prenons le cas du Sahel où se trouvent les pays les plus pauvres du monde à notre époque alors que ces pays (depuis l’Azawad jusqu’au Tchad) renferment les réserves parmi les plus importantes d’énergie fossile, d’or, d’uranium, de diamants et autres, au monde.

Tandis que l’actuelle tutelle française en vigueur en Afrique francophone n’apporte que désolation, humiliation et misère à ces populations locales, il est évident que si la gouvernance islamique y était appliquée, ces immenses richesses permettraient de développer toute la région, notamment parce qu’en vertu du Khums, les sociétés d’exploitation minière seraient obligées de reverser 1/5 de leurs bénéfices pour financer les projets de développement locaux, ce qui équivaut à des fortunes considérables.

À titre de comparaison, la société d’extraction d’uranium Areva (détenue à 85% par l’État français) ne reverse que 7% de la production à l’Etat du Niger. Ces sommes sont donc « dissipées » au profit d’une caste dirigeante corrompue et d’une bureaucratie d’État [3], alors qu’avec une gouvernance islamique 20% de la production devraient servir à financer directement le développement local sans la médiation d’un État.

3/ Comment éradiquer la pauvreté dans le monde musulman ? 

La Zakât n’est qu’un dispositif parmi tant d’autres qui, au sein de la Sharia, permettent d’assurer le développement économique des territoires gouvernés par l’Islam et d’éradiquer la pauvreté. L’économie islamique est un système complexe qui se fonde sur des dizaines de mesures, codes de lois et pratiques instaurés en son temps par le Prophète (aylehi salat wa salam) à Médine et permettant de développer les territoires sur lesquels ils sont mis en pratique.

Concernant les moyens pour lutter contre la pauvreté, la Sharia comprend des mesures qui ont en commun de poursuivre les trois objectifs suivants :

  • - Offrir des activités rémunérées à la population, création d’emploi qui passe naturellement par une redynamisation de l’économie.
  • - Satisfaire les besoins primaires de la population à moindre coût : agir en faveur d’une baisse des prix des denrées alimentaires et de première nécessité.
  • - Assurer la redistribution des richesses des plus aisés vers les nécessiteux : de manière directe avec un système d’aides et d’allocations (qui existait à l’époque du calife ‘Umar) et de manière indirecte avec le financement de divers services, infrastructures soit gratuites, soit peu coûteuses (à commencer par les hôpitaux, écoles, orphelinats, etc.).

Concernant le premier point, la Sharia prévoit un ensemble de mesures pour le développement des territoires et la multiplication des activités économiques. Parmi elles, nous trouvons la loi de Ihyâ Ardh al-Mawât (إحياء أرض الموات) promulguée par le Prophète (aylehi salat wa salam) et que j’ai détaillée dans le livre « Histoire Politique de l’Islam, tome 1 ».

Cette loi islamique attribue la propriété d’un territoire désertique à quiconque le mettrait en valeur et y installerait une activité économique, agricole ou autre.

Dans le même ordre d’idée, la Sharia a instauré le contrat de muzara’a qui se situe à mi-chemin entre la location d’une terre et l’exploitation agricole. C’est un type de contrat par lequel un propriétaire terrien laisse des ouvriers agricoles exploiter librement un terrain en échange d’une part des récoltes annuels.

Cette mesure vise à inciter les propriétaires de terrains abandonnés à les laisser être exploités par des travailleurs non-propriétaires, à mettre en relation de manière équitable les détenteurs des moyens de production (terrain agricole) et la force de travail (la main d’œuvre agricole).

Nous trouvons également le ‘ushr, la taxe sur un dixième des récoltes pour financer des réseaux de canalisation et autres techniques d’irrigation nécessitant un investissement important. Cette mesure permettrait d’étendre les zones agricoles en incitant des organismes collectifs ou privés à installer des systèmes d’irrigation dans des régions atteintes par la sécheresse, qui seraient ensuite remboursés et financés via le versement de cette taxe par les exploitants.

Il existe par ailleurs dans la Sharia d’autres mesures qu’il serait trop long de détailler ici et qui ont toutes pour objectifs d’étendre les zones agricoles exploitables et d’intensifier la production dans les zones déjà en activité afin de remplir les deux premiers objectifs cités plus haut : créer des emplois et baisser le coût des biens alimentaires.

Concernant les emplois, il faut préciser que ce genre de politique de développement créerait des emplois à différents niveaux de compétence : depuis les ouvriers agricoles (ce qui permettrait de retenir les populations locales tentées par l’exil), jusqu’aux ingénieurs pour concevoir et entretenir les systèmes d’irrigation (certains requérant la maîtrise de technologies avancées), en passant par les agronomes pour la gestion des grandes exploitations, sans compter les postes administratifs.

Il faut aussi être conscient que si ces mesures étaient autrefois appliquées en priorité dans le domaine agricole, elles peuvent être étendues, sur le même modèle, à toute autre activité économique, comme le défend l’économiste syrien Mondher Qahf.[4]

Quant à la baisse des coûts des biens alimentaires, cela découlerait de deux choses : premièrement, la hausse de la production agricole locale permettrait de s’approcher de l’autosuffisance alimentaire dans des pays dépendant des importations. Par exemple, la Mauritanie importe la quasi-totalité des fruits et des légumes ce qui engendre un coût de la vie très élevé.

Si l’activité agricole locale s’intensifiait grâce à l’application de toutes ces mesures, il n’y aurait plus de coûts liés à l’importation comme le transport et autres. Deuxièmement, la hausse de la production agricole locale engendrerait automatiquement une baisse des prix dans la mesure où il n’y aurait plus de situation de pénurie ou de rareté des denrées alimentaires.

Concernant le troisième objectif (« assurer la redistribution des richesses des plus aisés vers les nécessiteux »), indépendamment de la Zakât et des dons directs, l’Islam prévoit tout un système financier d’une grande complexité pour assurer la redistribution des richesses et la mise à disposition de fonds pour financer les infrastructures collectives nécessaires au bien-être spirituel et matériel des habitants et qui se résume au concept de « waqf ».

Le Waqf consiste essentiellement à récolter des dons « permanents » (صدقة جارية) destinés, non pas à des aumônes ou à des aides ponctuelles, mais à financer soit directement des activités religieuses ou caritatives, soit de manière indirecte en finançant des activités économiques classiques dont les bénéfices sont réservés au financement des activités non-productives religieuses ou caritatives.

Le système du waqf est une sorte de gouvernance collective et locale, de nature non-étatique (puisqu’il est interdit aux États de s’approprier les infrastructures issues du waqf ou de s’ingérer dans leur gestion). Dans la société musulmane, ce n’est donc pas l’État qui prend en charge les divers services et infrastructures collectives (éducation, santé, transport, etc.) mais ces organismes collectifs gérés par des volontaires.

Si l’on redonnait vie à ces organismes de waqf dans les territoires musulmans (en faisant revivre une Sunna au passage) notamment dans les pays où les États sont soit effondrés soit faibles, cela entraînerait une formidable redynamisation de l’économie locale ainsi que du développement puisque les activités productives soumises au statut du waqf (entreprises, exploitations agricoles) créeraient directement des emplois, tout en générant des fonds pour financer toutes les activités improductives, mais nécessaires au bien-être et au développement, c’est-à-dire les services « publics », les œuvres caritatives et de bienfaisance, la redistribution, l’éducation, la santé, les infrastructures de toutes sortes, etc.

Alors que les pays musulmans subissent une situation de sous-développement du fait notamment de la crise de l’État incapable d’assurer la prospérité de ces pays, aussi bien pour des raisons structurelles (l’inefficacité intrinsèque du modèle étatique) que conjoncturelles (le modèle de l’État-nation est particulièrement inadapté au monde musulman), l’application de la Sharia et de toute la gouvernance islamique qui lui est associée permettrait à ces territoires de connaître non seulement une disparition de la pauvreté, mais un développement fulgurant, alors que se profile à l’échelle mondiale une grave crise économique et financière, qui emportera certainement avec elle le modèle sociopolitique occidental.

 

A. Soleiman Al-Kaabî


[1] http://www.nawa-editions.com/taxes-et-impots-dans-la-gouvernance-musulmane/
[2] تفسير ابن جزي, التسهيل في علوم التنزيل. مجلدة أولى
[3] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/04/13/total-en-angola-areva-au-niger-plus-de-cent-millions-de-dollars-evapores_5110674_3212.html
[4] http://waqfeya.com/book.php?bid=11302

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