[Question des lecteurs] La hijra est-elle un devoir ?

[…]

De vivre dans un pays mécréant fortement hostile à l’Islam

Question :

Salem aleykoum,

Ma question concerne les musulmans vivant en Occident, en particulier dans un des trois pays suivants : USA ou Royaume-Uni ou France.

Vivre dans ces pays-là signifie y payer de nombreuses taxes qui servent à fortifier l’État et son armée. Or ces trois pays sont ceux qui sèment le plus la corruption sur Terre, affaiblissent le plus et divisent le plus la Oumma. Qu’en est-il de celui qui fait le choix de vivre là-bas pour des raisons de dounia (travail, business, …) alors qu’il a la possibilité d’émigrer dans des pays neutres ou dans des pays arabes moyennant un sacrifice de ce côté ?

Je précise que je parle d’une personne qui, tout en vivant dans ces pays-là, remplit ses obligations (c’est-à-dire qu’il ne fait pas de compromis sur son tawhid et sur ses ibadat obligatoires : salat, siyam, zakat, …).

Baraka Allahou fik.

 

Réponse :

Wa aleikoum salam,

Personnellement, je considère qu’il est devenu impossible de projeter son avenir en France pour un musulman désireux de préserver sa fierté, tant l’acharnement médiatique, judiciaire et politique est fort. Au-delà des tracasseries policières qui affectent un nombre de plus en plus grand de musulmans (mise d’enfants sous tutelle, perquisitions abusives, assignations, contrôles judiciaires abusifs, etc.), l’humiliation quotidienne qui affecte les musulmans dépasse toutes les bornes.

Cela étant dit, il faut maintenant relativiser car la question de la Hijra est tributaire d’une situation mondiale extrêmement complexe, qui ne permet pas d’émettre de jugements définitifs et généraux, mais uniquement du cas par cas.

Si on revient à l’époque du Prophète (aylehi salat wa salam), il est vrai qu’à partir de l’an 1H, le devoir de Hijra après l’installation des musulmans à Médine et l’instauration d’un ordre sociopolitique est devenu une obligation générale, du fait d’une division claire entre un espace dominé par l’islam où les musulmans vivaient en paix et en sécurité, et le reste du monde régi par des ordres hostiles.

Mais avant la Hijra, la période mekkoise était ambigüe, comme l’est notre époque. À la Mecque, les musulmans étaient opprimés, et il n’existait pas réellement de terre d’islam, mais plutôt un « moindre mal », en l’occurrence l’Éthiopie. Ce pays était majoritairement chrétien, mais son dirigeant a accordé sa protection aux réfugiés musulmans et s’est même converti à titre individuel (ses conseillers et l’État local sont restés chrétiens).

Dans cette situation ambigüe, le Prophète (aylehi salat wa salam) a autorisé la hijra au cas par cas : ceux qui étaient assez puissants économiquement et socialement pour se défendre contre la répression pouvaient rester à La Mecque, ne serait-ce que pour continuer de propager l’islam parmi les Qurayshites, tandis que les faibles exposés à la répression pouvaient partir trouver refuge en Éthiopie.

Notre époque est bien plus proche de la période mekkoise que de la période médinoise où la Hijra est devenue obligatoire et générale. En effet, aujourd’hui il n’existe pas encore de solution idéale, c’est-à-dire un territoire accueillant pour les musulmans désireux et capables de leur fournir une situation viable. Il n’existe que des « moindres maux », qui varient selon la situation du croyant. Le jugement doit donc se faire au cas par cas.

Certains sont dans une situation qui leur permet de continuer à vivre dans les pays occidentaux, et d’autres non. Par ailleurs, il est difficile de blâmer toutes ces personnes qui préfèrent rester dans les pays occidentaux, où ils pensent bénéficier d’avantages personnels en termes d’emploi et de sécurité, sans compter ceux qui en tirent de réels avantages comme les études, l’acquisition d’expérience et de connaissances qui seront ensuite précieuses pour le développement du monde musulman.

D’autres encore, n’ont aucun intérêt à rester et voudraient partir, mais ils sont dans l’incapacité de le faire : par exemple, les convertis qui ne sont pas ressortissants de pays appartenant au monde musulman, auront des difficultés à s’y installer. Pour beaucoup, au-delà des obstacles administratifs liés aux Étatslocaux, il y a une difficulté à obtenir un emploi décent et un salaire permettant de vivre correctement.

Or, il n’est pas réaliste de demander à la masse des musulmans de sacrifier leur confort pour un avenir hypothétique. Concernant ceux-là, nous trouvons ce passage du Coran. Après avoir blâmé ceux qui n’ont pas fait la Hijra :

{Ils leur diront : la Terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour que vous vous exiliez ?}[1]

Juste après ce verset, Allah exempte les masses de croyants qui n’ont ni les moyens matériels, ni la détermination morale pour mener à bien leur exil :

{À l’exception des faibles, parmi les hommes, les femmes et les enfants, qui sont démunis de moyens et ne peuvent trouver d’issue * Ceux-là, Dieu certainement leur pardonnera (…)}[2]

Ces versets nous dissuadent de donner un jugement péremptoire et général. Le devoir de ceux qui ont pris conscience du problème général qui affecte la Oumma n’est pas de blâmer les autres, les masses et les faibles, mais d’œuvrer pour créer les conditions favorables à une vraie Hijra, c’est à dire développer des territoires, où les mouhajirûn et autres “binationaux apatrides” pourront trouver refuge, vivre décemment, pratiquer leur foi sans craindre ni opprobre ni répression.

C’est précisément ce que le Prophète (aylehi salat wa salam) a fait en érigeant, à Médine, dans un territoire dénué d’ordre politique, un système garantissant l’application de la loi divine et les conditions d’épanouissement matériel. Il faut insister sur le fait qu’il ne s’est pas contenté d’organiser un territoire pour donner un refuge immédiat aux musulmans contre la répression des Quraysh ou faire appliquer la loi religieuse.

Il a immédiatement pensé à instaurer les conditions matérielles favorables à l’épanouissement social et économique des nouveaux arrivants, avec notamment le système du muzâra’a (ferme collective/coopérative que je décris longuement dans le livre HPI, tome 1), l’extension des zones exploitées avec la loi de « revivification des terres mortes » qui a permis d’augmenter les surfaces agricoles autour de Médine, pourvoyant des activités au plus grand nombre, accroissant la productivité et les chances d’atteindre l’autonomie alimentaire.

Sans compter les mesures islamiques en faveur du développement et de la lutte contre la pauvreté par la redistribution des richesses avec la zakât instaurée en l’an 1H, et le système des awqâf (ou “biens collectifs”) permettant soit d’apporter des commodités gratuites à la collectivité soit de fournir des revenus réguliers pour diverses œuvres caritatives et sociales en faisant don de « moyens de production ».

Ainsi, sous l’impulsion du Prophète (aylehi salat wa salam), ‘Uthmân a acheté un des puits de Médine pour offrir gratuitement l’eau aux habitants, tandis que ‘Umar a fait don des récoltes annuelles de son terrain agricole à Khaybar pour financer des aides destinées aux pauvres, nécessiteux, voyageurs, etc.

Pour conclure, je répète que le devoir de da’wa implique de ne pas rajouter de contraintes aux croyants en leur imposant un devoir (la Hijra) sans le moyen et la solution pour appliquer ce devoir. C’est à nous qu’il incombe de développer une alternative et l’offrir aux autres.

 

A.S Al-Kaabi


[1] Sourate 4 – Verset 98
[2] Sourate 4 – Versets 99/100

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  1. H

    Salam alaykoum, mais qu’en est-il des impots et taxes permettant aux armées et autres de combattre (et/ou d’imposer) des injustices aux musulmans dans le monde?

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