La place de la politique en Islam

La place de la politique en Islam

Par le mufti pakistanais Muhammad Tâqi Usmani[1]
Traduction de l’arabe de l’introduction au chapitre « 
Imârah » (gouvernance) extrait de son commentaire du Sahih de Muslim “Takmilah Fath al-Mulhim”, vol. 3, pp. 224-227.

 

Il est connu que les chrétiens distinguent la Religion de la Politique, comme l’affirme cette [parole tirée de l’Evangile] : “Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”, comme si la Religion n’avait pas de lien avec la Politique, et que la Politique n’avait pas de connexion avec la Religion. Cette conception fausse a évolué jusqu’à sa pire forme ces derniers temps, sous le nom de “Laïcité” (al ‘almaniyah) ou “Sécularisation”, qui fait sortir la Religion de toutes les affaires de la vie courante jusqu’à la faire disparaître totalement.

Cette idéologie est une forme d’associationnisme (ishrâk), du fait qu’elle ne reconnaît à la Religion aucune autorité dans la vie terrestre, et qu’elle restreint exclusivement l’autorité de la Religion aux rituels et actes de dévotions que l’individu accomplit dans sa vie privée ou dans son lieu de culte. Comme si Dieu n’était Dieu que lors des rituels et des actes de dévotions, et que les affaires quotidiennes dépendaient d’une autre divinité.

Pour cette raison, les musulmans fermement enracinés ne cesseront de réfuter cette idéologie déviante à toute époque et en tous lieux, car elle n’a pas de place dans l’Islam, qui a foi dans le dogme (‘aqidah) du Tawhid (Unicité absolu) dans son expression la plus authentique et sa forme la plus parfaite, et qui reconnaît les décrets divins dans l’ensemble des affaires de la vie courante, comprenant en cela la politique et l’économie. Et il est donc dans l’obligation des doctes parmi les musulmans de rejeter ce concept et de le réfuter de façon argumentée et efficace; et ils ont effectivement rempli cette obligation, la louange en revient à Allah.

Mais cependant, certains musulmans qui se sont levés pour réfuter la laïcité à notre époque sont tombés dans l’excès, commettant une erreur subtile qui a changé le sujet et entraîné de nombreuses déviances dans ce domaine. Ils ont fait de la Politique et de l’établissement d’un Gouvernement Islamique le but fondamental et le plus grand objectif de l’ensemble des règles de la Religion, comme si les règles des actes de dévotion et les autres ne visaient qu’à atteindre un seul objectif qui serait la fondation d’un gouvernement islamique, et comme si les actes de dévotion et la pratique religieuse toute entière n’étaient que des moyens d’atteindre ce but fondamental. Ils sont allés jusqu’à diminuer l’importance des actes de dévotion et les ont considérés comme un entraînement pour ce but fondamental qui est l’établissement d’un gouvernement divin théocratique.

Or, de cette réflexion, deux dangereuses idées fausses ont émergé :

La première étant que, du fait que les actes d’adoration sont des moyens pour l’établissement de la gouvernance divine, alors ils ne sont pas un objectif en eux-mêmes, mais on ne vise par eux que la progression graduelle vers l’objectif fondamental. Donc, si les conditions et la situation exigent que les moyens soient sacrifiés pour choisir d’autres moyens amenant à cet objectif éminent, alors ils considèrent qu’il n’y a pas d’empêchement à les sacrifier car ils ne font pas partie des objectifs.

Et la seconde est que l’individu n’a d’autre rapport avec les moyens qu’une relation ordinaire relevant du cadre de la nécessité obligatoire, et naturellement il considérera cela comme une étape transitoire, et il ne la considérera pas comme le but de sa vie, ni comme la cible de ses efforts, ni ne s’y investira et n’y excellera en ressentant un sentiment d’expérience spirituelle, de plaisir et d’apaisement en cela.

Et dans les mots du respecté érudit et du grand prêcheur, Mawlana shaykh as-Sayyid Abou-l-Hassan ‘Ali Al-Nadwi, puisse Allah le préserver [NDLR: il était encore vivant quand cela a été écrit], dans sa réfutation de certains écrits du feu professeur as-Sayyid Abou-l-A’la al Mawdoudi, (il dit):

“Certes, ceux qui tirent leurs connaissances religieuses uniquement à la source de cette explication de l’Islam, et qui limitent leurs études de l’Islam seulement à ces écrits, leur rapport avec Allah va devenir étroit, limité, sec, et développer un formalisme rigide, vide de tout état interne dont il est demandé au croyant de s’y tenir. Et ceci, particulièrement si l’emphase est mise de façon répétitive et régulière sur le fait que l’objectif central de l’envoi des Prophètes, et le but suprême de leurs enseignements et la somme de leurs actions n’est que de susciter le changement dans cette vie mondaine limitée, et d’établir une révolution vertueuse, et de fonder une civilisation humaine sur une base authentique.

Et si la focalisation sur cet aspect est faite avec force, insistance, et zèle, et dans un style qui considère faiblement les conceptions d’amour divin, de satisfaction divine, de réussite dans l’au-delà, alors il est naturel, et c’est quelque chose de rationnel et logique, que la personne néglige l’effort et l’action sur la route de la quête de la Foi en l’invisible, du désir de l’Au Delà, de la demande d’agrément d’Allah et de la dévotion pour Son Amour, cette quête que les Prophètes, sur eux soit la paix, ont faite; au profit du chemin de la quête du pouvoir et de la puissance, de la domination et de l’acquisition de la gouvernance, et par conséquent de la dimension matérialiste.” (At-Tafsir as-Siyâssi lil-Islam, p107, imprimé à Nadwat-oul-‘Ulama, Lucknow 1399 de l’hégire)

En somme, ces écrivains, de par leur zèle dans la réfutation de la laïcité, et leur focalisation sur l’aspect de la Politique dans la Shari’ah, ont considéré l’Islam dans sa totalité comme Politique, au lieu de considérer la Politique comme faisant partie de la Religion.

Et la réalité est que la Politique est une branche parmi les branches de la Religion, comme le commerce et l’économie sont une de ses branches, et les règles de la Religion concernent la Politique, tout comme elles concernent le commerce, mais rien de la Politique ni du commerce ne constituent un but central du prêche de l’Islam, ni un objectif premier de ses règles et enseignements. Comme les règles de la législation islamique ont un rapport au commerce, ceci n’implique pas que le commerce soit l’objectif de la Religion; de la même façon, le fait que les règles de la Législation Islamique concernent la Politique ne signifie pas que l’on doit considérer la Politique comme l’objectif fondamental de l’Islam.

Hakim al Ummah” shaykh Ashrâf ‘Ali Tahanwi, qu’Allah lui fasse miséricorde, a attiré l’attention sur ce point de manière concise mais claire, et nous le rapportons ici en traduisant de l’ourdou à l’arabe. Il, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit :

“Allah soubhânahou wa ta’âla a dit:

الَّذِينَ إِن مَّكَّنَّاهُمْ فِي الْأَرْضِ أَقَامُوا الصَّلَاةَ وَآتَوُا الزَّكَاةَ وَأَمَرُوا بِالْمَعْرُوفِ وَنَهَوْا عَنِ الْمُنكَرِ ۗ وَلِلَّهِ عَاقِبَةُ الْأُمُورِ

{Ceux qui, si Nous leur donnons la puissance sur terre, accomplissent la salāt, acquittent la Zakāt, ordonnent le convenable et interdisent le blâmable. Cependant, l’issue finale de toute chose appartient à Allah.} (Sourate al Hajj, verset 41).

Il est clair de ce verset que l’objectif est la religiosité, et rien de la politique ni du jihad ne sont l’objectif fondamental, ils ne sont que des moyens pour l’établissement de la religiosité. Et pour cette raison, une religiosité et des règles religieuses ont été donnés à tous les Prophètes, que la paix soit sur eux, sans exception, alors que la Politique et le Jihad n’ont pas été donnés à tous, mais le jihad et la Politique n’ont été donnés qu’à certains d’entre eux lorsque le besoin et l’intérêt l’exigeaient, et cela n’est donné que par nécessité.

Et il est possible qu’une ambiguïté se développe dans certains esprits, et c’est qu’un autre verset du Noble Qur’ân indique le contraire de cela, que la religiosité est un moyen et que l’établissement/domination sur terre (Tamkin) et la Politique sont l’objectif, et c’est la Parole divine :

وَعَدَ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا مِنكُمْ وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ لَيَسْتَخْلِفَنَّهُمْ فِي الْأَرْضِ كَمَا اسْتَخْلَفَ الَّذِينَ مِن قَبْلِهِمْ وَلَيُمَكِّنَنَّ لَهُمْ دِينَهُمُ الَّذِي ارْتَضَىٰ لَهُمْ وَلَيُبَدِّلَنَّهُم مِّن بَعْدِ خَوْفِهِمْ أَمْنًا ۚ يَعْبُدُونَنِي لَا يُشْرِكُونَ بِي شَيْئًا ۚ وَمَن كَفَرَ بَعْدَ ذَٰلِكَ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْفَاسِقُونَ

{Allah a promis à ceux d’entre vous qui ont cru et fait les bonnes œuvres qu’Il leur donnerait la succession sur terre comme Il l’a donnée à ceux qui les ont précédés. Il donnerait force et suprématie à leur religion qu’il a agréée pour eux. Il leur changerait leur ancienne peur en sécurité. Ils M’adorent et ne M’associent rien et celui qui mécroit par la suite, ce sont ceux-là les pervers.} (Sourate an-Nour, verset 55)

Ce verset fait de la Foi et l’action vertueuse une condition à l’établissement sur terre (tamkin), il en apparaît que l’établissement (tamkin) et la Politique sont l’objectif.

Et la réponse est qu’Allah, gloire à Lui, a promis dans ce verset l’établissement (tamkin) et le pouvoir, et les a conditionnés à l’action vertueuse, de façon à ce que l’établissement (tamkin) soit intrinsèquement lié à cela; et la gestion Politique et la puissance sont promis en retour de la Foi et de l’action vertueuse. Le fait qu’ils soient une promesse n’implique pas qu’il s’agisse de l’objectif, car autrement Allah le Très Haut a dit à un autre endroit :

وَلَوْ أَنَّهُمْ أَقَامُوا التَّوْرَاةَ وَالْإِنجِيلَ وَمَا أُنزِلَ إِلَيْهِم مِّن رَّبِّهِمْ لَأَكَلُوا مِن فَوْقِهِمْ وَمِن تَحْتِ أَرْجُلِهِم ۚ مِّنْهُمْ أُمَّةٌ مُّقْتَصِدَةٌ ۖ وَكَثِيرٌ مِّنْهُمْ سَاءَ مَا يَعْمَلُونَ

{S’ils avaient appliqué la Thora et l’évangile et ce qui est descendu sur eux de la part de leur Seigneur, ils auraient certainement joui de ce qui est au-dessus d’eux et de ce qui est sous leurs pieds. Il y a parmi eux un groupe qui agit avec droiture; mais pour beaucoup d’entre eux, comme est mauvais ce qu’ils font !} (Sourate al Mâidah, verset 66)

Donc Il a promis l’augmentation de la subsistance en retour de l’application de la Torah, de l’Evangile et du Qur’an, et quelqu’un est-il capable de proclamer que l’augmentation de la subsistance est l’objectif de la Religion ? Bien sûr que non ! Mais elle est la promesse. De par cela, il est établi que ce qui est promis n’est pas obligatoirement l’objectif.

De la même façon, dans le verset de l’établissement (Tamkin) (sourate an-Nour, verset 55), l’établissement (Tamkin) est promis en fonction de la Foi et de l’action vertueuse; il en découle qu’il est la conséquence de ces deux choses en y étant lié, mais il n’est pas par cela l’objectif de la Religion, ni son but suprême. Il devient donc clair que la Politique est un moyen parmi les moyens, et l’objectif est la pratique religieuse. Et le sens de cela n’est pas que la Politique n’est pas dans l’absolu une chose recherchée dans la Religion, je n’ai voulu que préciser la place de la Politique dans la Religion, qu’elle n’est pas un objectif, contrairement à la pratique religieuse qui, elle, est un objectif en soi.”

(Ashraf al-Sawanih 4:28-9, publié à Multan)

 



[1]
L’auteur : il s’agit du mufti, qâdhi, muhaddith, mufassir, le faqih Muhammad Tâqi Usmani, fils du muhaddith, mufassir et mufti Muhammad Shafi Usmani. Sa famille est issue de la descendance du calife bien-guidé ‘Uthman ibn ‘Affan, qu’Allah l’agrée. Il est né en 1943 à Deoband en Inde britannique (avant la Partition en 1947). Son père ainsi que son grand père enseignaient dans la célèbre université islamique Dar ul-‘Uloom Deoband.

Après le retrait des Britanniques et la partition, son père, qui était l’un des pionniers du mouvement pour la fondation du Pakistan, fit la hijrah (l’émigration) dans le nouvel état et s’installa à Karachi où il fonda l’université islamique Dar ul-‘Uloom de Karachi.
Le mufti Tâqi Usmani commença son apprentissage dès sa tendre enfance auprès de son père; à l’âge de neuf ans, il intégra le Dar ul-‘Uloom de Karachi où il termina le cursus de ‘Alimiyah (équivalent à un doctorat) avec excellence. Il y acquit de profondes bases dans les sciences de la ‘aqidah, du tafsir, du Hadith, du Fiqh, de ses ousoul, ainsi que dans la littérature arabe, persane et ourdoue.

En 1964, il obtient un diplôme en sciences économiques et politiques à l’université de Karachi, puis un diplôme en droit dans la même université en 1967.
En 1970, il obtient un master en sciences de la langue arabe avec la meilleure mention à l’université du Punjab (Pakistan). Il n’a jamais cessé de chercher la science, particulièrement dans les domaines du tafsir et du hadith, auprès des plus grands savants du sous-continent indien et du monde arabe (particulièrement auprès des savants de Syrie), ce qui fait qu’il dispose de chaînes de transmission très fortes dans le hadith.

Le shaykh enseigne les sciences du hadith et les principaux recueils de hadiths (comme Boukhari, Muslim ou Tirmidhi), ainsi que les sciences du Qur’an depuis près de 40 ans. Il occupe également le poste de mufti et a écrit plusieurs livres compilant tous ses avis religieux et réponses (fatwas). Lors de la tentative d’introduction de la partie pénale et économique de la Shari’ah dans les années 80 sous le président Ziya ul Haqq, le shaykh a occupé le poste de Qâdhi (juge suprême).

Il milite depuis toujours pour l’introduction et l’application des lois islamiques par des moyens pacifiques au Pakistan et pour la défense des croyances sunnites face aux différents groupes hétérodoxes (comme la secte qadyanite/ahmadite ou les chiites duodécimains).
Le shaykh est aussi l’un des pionniers dans le domaine de la finance islamique, il occupe de nombreux postes honorifiques dans plusieurs organismes et comités de finance islamique dans le monde.

Il est connu pour son intérêt pour les causes islamiques dans le monde et a, à plusieurs reprises, joué un rôle de médiateur dans des conflits, que ce soit en Afghanistan ou au Pakistan, tout en gardant son indépendance totale par rapport à tout parti, groupe ou gouvernement.
A côté de cela, le shaykh est également très impliqué dans le domaine de la Purification spirituelle (Tazkiyat-an-Nafs ou Tassawuf authentique sunnite), a étudié cette science auprès de plusieurs sommités dans ce domaine et a lui-même de nombreux disciples.

Actuellement, le shaykh occupe les fonctions de :

  • Vice-président de l’université Dar ul-‘Uloom de Karachi

  • membre de l’Académie de Fiqh Islamique (dépendante de la Ligue Islamique Mondiale), basée à la Mecque

  • Membre de la Conférence Islamique, basée à Jeddah

  • Président du Centre d’économie Islamique du Pakistan

  • Plusieurs postes de conseiller et superviseus dans des institutions financières islamiques dans le Monde Musulman et en Occident.

  • Ainsi que plusieurs postes de rédacteur dans des journaux et magazines scientifiques islamiques en langue arabe et ourdou.

Il a écrit plus de 80 ouvrages dont 29 en arabe et en anglais dont nous publions la liste. En arabe :

  • 1.Takmilat Fath ul Mulhim, une explication détaillée des derniers chapitres du Sahih Muslim en 6 volumes

  • 2. Bouhouth fi Qadâya Fiqhiyah Mou’âssirah, une compilation d’épitres et de fatwas sur la finance islamique et les règles du commerce en deux volumes

  • 3. Ousoul al Ifta wa Âdabih, sur les règles et fondements à respecter en matière de fatwas

  • 4. Ahkam al-Dhabâ’ih, sur les règles de l’abattage islamique

  • 5.Mâ hiya al-Nasrâniyah, sur la position islamique par rapport au christianisme

  • 6. Nazarat ‘âbirat hawla al-ta’lim al-Dini fi Pakistan, sur le système éducatif religieux au Pakistan

  • 7. Fiqh al Bouyou’ ‘ala al-Madhâhib al Arba’ah, en deux volumes sur la jurisprudence des ventes et du commerce dans les quatre écoles de fiqh

  • 8. Maqâlat al Usmani, en deux volumes, compilation d’écrits, d’articles et traductions classés thématiquement

En anglais :

  • 1. The Meanings of the Noble Quran

  • 2. An Introduction To Islamic Finance

  • 3. Contemporary Fatawa

  • 4. Discourses on The Islamic Way of Life

  • 5. Do Not Despise The Sinners

  • 6. Islam & Modernism

  • 7. Islamic Months

  • 8. Legal Rulings on Slaughtered Animals

  • 9. Perform Salah Correctly

  • 10. Qadianism on Trial

  • 11. Quranic Sciences

  • 12. Radiant Prayers

  • 13. Sayings of Muhammad صلی اللہ عليه وسلّم

  • 14. Spiritual Discourses

  • 15. The Authority of Sunnah

  • 16. The Historic Judgment on Interest

  • 17. The Language of the Friday Khutbah

  • 18. The Legal Status of Following a Madhab

  • 19. The Rules of Etikaf

  • 20. What Is Christianity?

  • 21. Present Financial Crisis: Causes and Remedies from Islamic Perspective

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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