La révélation coranique – [Extrait – HPI tome 1]

[…]

Les premiers versets que recevait Muhammad (صلّى الله عليه و سلّم) visaient avant tout à « éduquer » ses fidèles, modifier leur mentalité, leur manière de voir le monde, et non à les pousser à l’action. Pendant cette première période, l’objectif n’était pas d’étendre la communauté des croyants, mais d’œuvrer à leur perfectionnement intérieur et mental.

Ces révélations étaient en relation directe avec leur réalité historique, par son impact direct sur le Réel, comme l’étaient les paroles des prophètes d’Israël. La Bible aussi se rapportait aux événements contemporains et répondait aux questions soulevées par ceux qui venaient consulter les prophètes,comme ici avec Ezéchiel :

« La septième année, le dixième jour du cinquième mois, quelques-uns des anciens d’Israël vinrent pour consulter l’Éternel, et s’assirent devant moi. Et la parole de l’Éternel me fut adressée, en ces mots (…) Tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel (…) » (Ezéchiel, 20.1-2)

Jamais Allah ne s’exprimait avec des principes abstraits et intemporels. Il délivrait à Ses Prophètes des enseignements pratiques, utiles pour le présent ou pour l’histoire, mais faisant écho dans l’éternité.

Sur d’autres points, la révélation coranique se démarquait nettement des textes bibliques. Une grande partie des paraboles des prophètes bibliques est mystérieuse. Ils décrivent des événements futurs et apocalyptiques sous la forme d’images qui peuvent être interprétées de différentes manières. Ce caractère obscur et parabolique des paroles des anciens prophètes est présenté dans la Bible comme une « punition » à l’égard d’une majorité d’hommes et d’enfants d’Israël, condamnés à porter des Écritures dont ils ne comprennent pas tout le sens et les allusions, comme Dieu le confie ici à Isaïe :

Il dit alors : « Va, et dis à ce peuple : Vous entendrez, et vous ne comprendrez point ; Vous verrez, et vous ne saisirez point. Rends insensible le cœur de ce peuple, Endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux, Pour qu’il ne voie point de ses yeux, n’entende point de ses oreilles, Ne comprenne point de son cœur, Ne se convertisse point et ne soit point guéri. » (Isaïe, 6.9-10)

Jésus répétera cette malédiction et dira explicitement qu’il s’exprimait en parabole pour que leur sens reste obscur à la masse des Juifs et s’assurer qu’ils seront bien maudits :

Il leur dit : « C’est à vous qu’a été donné le mystère du royaume de Dieu, mais pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, afin qu’en voyant ils voient et n’aperçoivent point, et qu’en entendant ils entendent et ne comprennent point, de peur qu’ils ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient pardonnés. » (Marc, 4.11-12)

Le texte coranique quant à lui se démarque des anciennes Écritures du fait qu’il est « parfaitement clair ». Cette clarté est présentée comme un bienfait, une miséricorde unique accordée par Dieu aux hommes à ce moment de l’histoire :

{Voici les versets du Livre bien explicite * qui constitue un guide et une miséricorde pour les bienfaisants} (Coran 31.2-3)

Le Coran contient certes de nombreuses paraboles, mais contrairement aux paraboles de Jérémie, Isaïe ou Jésus, elles sont parfaitement claires et leur signification ne prête à aucune équivoque :

{Voici un Livre dont les versets sont parfaitement détaillés, une Lecture magistrale en langue arabe pour un peuple instruit} (Coran 41.3)

Hormis quelques passages des « sourates courtes » qui contiennent des descriptions apocalyptiques (telles les sourates 77 et 101), comparables dans leur style à celles des prophètes israélites, et dont il est difficile de déterminer la chronologie exacte, le Coran n’est pas destiné à un cercle restreint, ni à égarer volontairement les gens par des paroles « tortueuses » aux sens multiples, mais à guider les masses et à être parfaitement clair :

{Louange à Allah qui a révélé à Son serviteur le Livre sans y mettre de sens tortueux * un Livre parfaitement clair (…)} (Coran 18.1-2)

Enfin, les versets coraniques relèvent de la prose et non de la poésie. Bien que dans de nombreuses sourates, les versets comportent des rimes, le Coran ne se soumet nullement aux règles métriques, au rythme et à la versification de la poésie arabe en vigueur à l’époque de la révélation, car cela « ne conviendrait pas » au caractère solennel et magistral de la prose coranique :

{Nous ne lui avons point enseigné la poésie et cela ne lui conviendrait pas. Voilà plutôt un Rappel sous la forme d’un Coran limpide * Afin d’avertir les Vivants et que la parole s’accomplisse sur les incroyants} (Coran 36.69-70)


Le Rappel (Dhikr)

Les premiers versets révélés pendant cette période préparatoire ne s’opposaient pas encore frontalement au paganisme. Le mot Shirk n’est pas évoqué dans les premiers versets, bien que le Prophète (صلّى الله عليه و سلّم) dans son enseignement oral appelait dès les débuts à rejeter les idoles, et que ses opposants lui reprocheront très tôt d’« insulter leurs dieux ».

Le simple fait de ne mentionner aucun autre dieu qu’Allah permettait d’effacer le paganisme du cœur des fidèles sous la forme d’une doctrine positive, et d’effectuer une transition douce vers le monothéisme abrahamique. Pour accomplir cette éducation de l’âme, le Texte révélé utilisera les « versets évocateurs » qui vaudront au Coran le nom de Dhikr, « Rappel », « mémoire », « souvenir » :

{Nous avons fait du Coran une œuvre facile à comprendre pour qu’il serve de Rappel. Seulement est-il quelqu’un pour méditer ce Rappel ?} (Coran 54.22)

Le mot Dhikr apparaît dès la deuxième sourate révélée à Muhammad (صلّى الله عليه و سلّم)[1], pour désigner le Coran lui-même :

{Ce n’est là qu’un Rappel pour l’univers} (Coran 68.52)

Puis dans les sourates suivantes, le concept de Rappel devient omniprésent :

{Qu’ils prennent garde ! Ce Coran est un vrai Rappel * S’en rappellera qui le voudra * Mais ils se rappelleront qu’autant qu’Allah le voudra (…)} (74.54-56)

Jusqu’à résumer la mission du Prophète Muhammad (صلّى الله عليه و سلّم) lui-même :

{Alors rappelle ! Tu n’es qu’un Rappeleur} (Coran 88.21)

Le Dhikr, dont le Prophète (صلّى الله عليه و سلّم) dira qu’ « il n’y a rien de plus profitable en cette vie pour l’humain que [cela] »[2], consistait à « se rappeler », c’est-à-dire rendre vivant à l’esprit du croyant certaines réalités absentes (ou Ghayb) : se rappeler Dieu, Allah, se rappeler la mort prochaine, se rappeler l’au-delà (la fin du monde, le jugement des hommes), se rappeler aussi du passé : les prophètes et les nations disparues, ainsi que nos œuvres individuelles.

Le Coran, en tant que support principal du Dhikr, prit de ce fait une place centrale dans la vie liturgique des premiers croyants. En plus de la prière, les œuvres de foi de ces fidèles se résumaient à des « récitations » nocturnes des versets révélés du Coran, décrites ici dans la sourate 73 :

{Allah sait, en vérité, que tu restes à prier, toi et un groupe de tes Compagnons, tantôt moins des deux tiers de la nuit, tantôt moins de la moitié et parfois moins du tiers. […] Récitez-donc ce que vous pouvez du Coran} (Coran 73.20)

La première année, le Prophète (صلّى الله عليه و سلّم) et ses compagnons passaient presque toutes leurs nuits à réciter le Coran. Mais à partir de la seconde année, ces versets de la sourate 73 vinrent limiter les récitations nocturnes à la moitié ou au tiers de la nuit, pour ne pas accabler les croyants[3].

C’est par la lecture régulière et quotidienne de ces versets, que le cercle de fidèles s’imprégnait de ce dhikr pour modifier leur vision du monde. C’est ce qui explique que dans les premières révélations, les versets étaient majoritairement « évocateurs » et descriptifs. Ils exposaient des images frappantes qui visaient à percuter l’esprit, à arracher le croyant à ses structures mentales païennes et le plonger dans une autre représentation de la réalité.

Le concept de Dhikr englobait tous les aspects de l’enseignement de l’Islam et constituait la base sur laquelle tout le reste de la doctrine reposera, car derrière ce concept de « Rappel », c’est toute une définition du langage, de l’homme, de la parole et de la croyance qui apparaissait. En effet la porte du Rappel est l’ « étonnement ». Le Coran invite les croyants à s’étonner de tout et à s’interroger sur le monde :

{Ne voient-ils pas cette chamelle, comment Nous l’avons créée ? * Et le ciel, comment fut-il élevé ? * Et les montagnes, comment furent-elles disposées ? * Et la Terre, comment fut-elle étendue ? * Alors rappelle aux hommes * Ta mission se limite à leur rappeler} (Coran 88)

L’étonnement devant le monde est la porte qui conduit à l’interrogation et au Rappel, et enfin à la contemplation des « signes », c’est-à-dire les phénomènes dont l’homme fait l’expérience, et en premier lieu les éléments de la nature. Le Coran invite par exemple les croyants à observer et « s’étonner » des cycles de la terre et de l’eau :

{Ne vois-tu pas qu’Allah fait descendre l’eau du ciel et la conduit vers les sources de la terre. Et voici qu’Il en fait sortir des cultures aux couleurs variées, et voici que ces cultures se fanent et que tu les vois jaunir. Et voici qu’Il en fait des brindilles desséchées. Il y a en tout cela une source de Rappel pour ceux qui réfléchissent} (Coran 39.21)

Par ces versets évocateurs, le Coran indiquait au croyant les voies de contemplation qui favorisent le Rappel :

{Nous exposons aux hommes, dans ce Coran, toutes sortes d’exemples afin qu’ils se rappellent] (Coran 39.27)

Cette « philosophie de l’étonnement » devait amener le croyant sincère à méditer sur le monde qui l’entoure, à s’étonner de tout, en un mot à « se rappeler » :

{Ceux qui se rappellent Allah debout, assis ou couché sur leurs flancs, et qui méditent sur la création des cieux et de la Terre : « Seigneur, disent-ils, Tu n’as point créé tout cela en vain. Que Tu sois glorifié, préserve-nous du châtiment de l’Enfer »} (Coran 3.191)

Tout l’enjeu de la foi consistait donc à « se rappeler », à « avoir à l’esprit » des réalités absentes aux sens. L’absence de ces réalités, leur inaccessibilité était appelé Ghayb. Le mérite du croyant est justement d’avoir à l’esprit des réalités absentes aux sens :

{Ceux qui ont foi en l’Inconnu (Ghayb) qui accomplissent la prière et qui donnent l’aumône} (Coran 2.3)

Le Ghayb disparait au moment où la mort surgitet que « le voile se lève » :

{Tu étais [dans ta vie] distrait de tout cela. Mais à présent [dans l’au-delà] Nous t’avons ôté le voile [du mystère] et ta vision est aujourd’hui limpide} (Coran 50.22)

C’est là que le concept de Yaqîn prend tout son sens, c’est-à-dire la certitude qui advient avec la mort. A cet instant, l’individu quitte l’immédiateté pour voir de ses yeux une réalité qui devient présente :

{Jusqu’à ce que la « Certitude » [la mort] nous cueille} (74.47) 

A ce moment-là, le Rappel n’a plus cours puisqueles hommes, croyants ou non, témoignent de ces réalités sans le voile du Ghayb :

{Ce jour-là, Nous ferons surgir la Géhenne devant les incroyants * Ceux dont les yeux étaient voilés à Mon Rappel et qui étaient incapables d’entendre} (Coran 18.100-101)

Plusieurs passages du Coran décrivent l’état des mécréants qui témoignent après leur mort que leurs sens s’alignent désormais sur cette lointaine vérité :

{Toutes les mauvaises actions qu’ils avaient commises leur apparaitront et les menaces qu’ils avaient tournées en dérision les entoureront de toutes parts} (Coran 39.48)

De cette notion de « rappel » émanait une véritable doctrine cohérente qui traversait tout le texte coranique.


A. Soleiman Al-Kaabî
Extrait du livre “Histoire politique de l’Islam – Tome 1“, p.172 – 179


[1] Sourate 68, « Le Qalam »
[2] Hadith rapporté par Abû Yûsuf dans al-Kharâj selon Mu’âdh ibn Jabal (p6).
[3] Suyûtî. Asbâb an-Nuzûl. p 345

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