Le choix des terminologies : le terme “Wahhabite” [Extrait de “Textes & contexte du Wahhabisme”]

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Le choix des terminologies :
entre polémique et idéologie


Le style et la forme d’écriture, le vocabulaire et les adjectifs utilisés sont des paramètres importants à prendre en compte pour atteindre l’objectif de neutralité et d’objectivité. La manière de nommer un sujet et le choix de la terminologie ne sont jamais vides de sens, et stigmatiser ou honorer, chaque mot dispose de son potentiel.

Tel est le cas pour certains termes utilisés, notamment celui de wahhabisme/wahhabite ( الوهابية ) dérivés du nom du cheikh fondateur Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb et qui figurent déjà dans le titre du livre. Nous nous sommes longuement posé la question de la légitimité et l’opportunité de ce mot, de sa portée et de sa réception par nos lecteurs musulmans qui, sûrement à la simple lecture du titre et de ses premières lignes, se posent déjà beaucoup d’interrogations.

Chez nous, comme chez beaucoup d’autres, ce terme désigne tout simplement l’ensemble de la théologie produite par le Cheikh Ibn Abdul-Wahhâb, et par ses descendants et affiliés, qui ont repris et enrichi cette production, ainsi que tous ceux qui, dans l’histoire, s’en sont revendiqués ou ont mis en application cette doctrine. Ainsi on peut parler d’ « école wahhabite », non pas comme l’exacte traduction du terme « madhab » religieusement très spécifique[1], mais dans le sens de mouvement religieux ayant certaines caractéristiques, historiques et religieuses, qui le distinguent des autres.

Jusque-là, il n’y a aucun jugement de valeur, pourtant la difficulté est double :

  • Les opposants au wahhabisme sont historiquement les premiers à avoir abondamment utilisé cette appellation pour pouvoir justement stigmatiser cette prédication comme une « secte déviante » sortant de la tradition islamique commune et du sunnisme, par ses croyances, sa doctrine, ses interprétations et ses pratiques.
  • La majorité des sympathisants du wahhabisme, par simple réaction, récuse donc grandement l’utilisation du terme car selon eux, le wahhabisme est l’orthodoxie sans nuance et agit en pur synonyme de sunnisme et de la voie authentique des pieux prédécesseurs (salaf sâlih). Ainsi, selon ce raisonnement, son utilisation est totalement inutile. Toute autre définition-même sans stigmatisation hostile- semble même être à leurs yeux suspectes car justement servant à accréditer que le wahhabisme est “particulier” au sens de distinguable parmi d’autres “traditions”. Alors que, encore une fois, selon cette vision, le wahhabisme n’est rien d’autre que ce qui a déjà toujours été en Islam.

Cette dernière opinion est celle que les théologiens saoudiens contemporain sont  défendue ; et parmi les plus emblématiques d’entre eux, le cheikh Ibn Baz :

Le wahhabisme est le fait de s’accrocher au livre d’Allah et à la Sunna de son prophète[2] […] le wahhabisme n’est pas une cinquième école comme le prétendent les ignorants et les négateurs mais c’est le fait de prêcher la croyance des « Anciens » (salafs)[3]

Ou le cheikh Ibn Otheymine :

Les wahhabites, par la grâce d’Allah, étaient parmi ceux qui étaient les plus attachés au livre d’Allah et à la Sunna du prophète et parmi ceux qui honorent le plus le Messager et sa sounna[4].

Toutes ces explications sont en fait relativement récentes, car en réalité, il semble que la polémique autour de cette appellation soit très « moderne » : même si à l’origine de sa création, il y avait bien la volonté de stigmatiser et de dénoncer le cheikh Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb et ses partisans, le succès de cette appellation a largement dépassé le cadre originel de sa fonction.

Puisque qu’au cours de l’Histoire, elle s’est très largement diffusée et dans un sens, elle s’est “vulgarisée” à tel point qu’elle n’a fait que désigner et nommer la da’wa nejdite par affiliation au cheikh Ibn Abdul-Wahhâb (nissbatan li Ibn Abdul-Wahhâb) : wahhabiya est devenu un adjectif qualificatif, et même chez certains, une simple qualité. L’un des arguments de cela est l’analyse de l’utilisation du terme “wahhabbiya” dans le principal recueil théologique et historique de la da’wa nejdite intitulé “Ad-Dorar as-Saniyya li ajwiba an-Najdiyya.”[5]

Parfois, il est réutilisé dans sa fonction accusatrice et stigmatisante :

Désormais certaines personnes entendent parler de “wahhabites” et ne savent pas ce que nous sommes réellement. Ils nous accusent  et nous attribuent des doctrines que nous ne défendons pas[6].

D’autres fois, le terme semble être utilisé sur le mode défensif :

[…] Réplique à ceux qui renient le fait que les partisans de la da’wa wahhabite combattent le polythéisme[7].

Et très révélateur de ce que nous avançons, le terme est aussi positivement utilisé sans complexe, de manière assumée :

Parmi les bienfaits de la wahhabiyya, il y a l’éradication des innovations ainsi que la sécurité, dont jouissent les territoires qu’ils contrôlaient et dont jouissent tous ceux qui étaient sous leur domination dans ces prairies et ces déserts. Désormais un homme seul sur un âne et sans protecteur peut traverser ces contrées, surtout entre les lieux saints car ils ont interdit les razzias que pratiquaient les bédouins entre eux.[8]

Ainsi on le voit bien, les propres sources du wahhabisme usent elles-mêmes du terme wahhabisme, et de plus en plus positivement. Dès le milieu du XIXe siècle, les partisans de la da’wa nejdite n’ont plus de gêne à se nommer eux-mêmes « wahhabites » ; puisque le wahhabisme était assimilé à l’Islam authentique des salafs, à la lutte contre les innovations et le polythéisme : et surtout à l’enseignement du Tawhîd.

Du début du XXe jusqu’à la fin des années 20 et le début des années 30, le terme est encore abondamment utilisé. Pour exemple, le cheikh Sulayman ibn Sahman (décédé en 1935) écrivait de nombreux ouvrages au titre très explicite : « al-Hadiyyah al-Sunniyah wal Tuhfah al Wahhabiyah al-Nejdiyah » ou « As sawa’iq al mursala al wahhabiya ‘ala shubuat ad dhahidat », dans lesquels il reprend positivement le terme wahhabite et défend ardemment ce mouvement dont nous comprenons qu’il est un adepte. Le cheikh Saad Ibn Hammad Ibn ‘Atiq, lui aussi à la même époque, clamait dans des vers que « Na’am nahnou wahhabiyya hanifiyya »[9].

Ce fut, semble-t-il, poussé par une stratégie de communication et une volontéd’être intégré à l’ensemble du sunnisme en voie de revivification, que le terme wahhabisme fut abandonné[10] au profit d’un terme beaucoup plus moderne au XXe siècle, autant acceptable d’un point de vue religieux que porteur de sens politique : « As-salafiyya ». Un mouvement islamique général appelant à retrouver le dogme et les méthodologies authentiques pour être mieux armés face aux défis de la Modernité occidentale. Et dans ce sens :

« C’est pourquoi al wahhabiyya appelle son madhab : la croyance des salafs. »[11]

Le salafisme était un vaste mouvement rénovateur qui s’était particulièrement implanté en Égypte, en Syrie et en Irak, et qui s’est diffusé au Maghreb et dans le sous continent indien. Ce terme fut réactualisé au XIXe siècle par les œuvres de Djameldine al Afghani et de Muhammad Abdouh. Mais ce sont les écrits de Muhammad Rachid Rida, notamment dans sa revue “Al Manar” qui vont faciliter ce glissement sémantique[12].

Plus conservateur et orthodoxe que ses prédécesseurs, il était un grand sympathisant du wahhabisme et en contact étroit avec Abdelaziz Al-Sa’ud et de nombreux cheikhs et intellectuels[13]. Or ce salafisme défendait depuis plusieurs années déjà le “wahhabisme” contre ses détracteurs, tel le cheikh Al Aloussi[14] qui écrivit une histoire du Nejd favorable au wahhabisme et qui faisait justement partie de l’école irakienne de ce salafisme.

D’autre part, avec la conquête saoudienne du Hedjaz et la volonté d’apparaître à la fois comme un mouvement sunnite “normalisé” et comme le fer de lance de l’Islam dans le monde musulman, le terme “wahhabisme” trop polémique et trop nejdite, fut délaissé au profit de “salafisme” car plus universaliste et connoté très positivement dans les milieux militants et érudits du monde musulman au XXe siècle.Cela facilitait l’acceptation par tous de l’islam nejdite et de l’occupation des lieux saints par Abdelaziz Al-Sa’ud.

Finalement, après ce rappel nécessaire autour de l’utilisation de cette appellation, précisons également que le wahhabisme que nous visons est en réalité ce que nous pouvons ici appeler le “wahhabisme historique”. Ce dernier n’est ni le “wahhabisme d’État”[15] qui n’intéresse très souvent que ceux qui étudient le royaume saoudien moderne, sa politique religieuse et ses institutions; ni le vaste mouvement contemporain (synonyme de “salafisme”) qui est le champ d’investigation des sociologues et de l’islamologie actuelle.

Même si, bien entendu, le wahhabisme d’État et le mouvement salafiste contemporain découlent l’un comme l’autre très logiquement du wahhabisme historique[16]. Notre wahhabisme historique est donc volontairement limité dans le temps : il commence aux débuts de la prédication du cheikh Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb (vers 1745), et il finit avant la proclamation du Royaume d’Arabie Saoudite et la naissance de l’État saoudien moderne (1932)[17]. Ce sont les 185 ans de son histoire que nous nous proposons ici de relater.

 

Aïssam Aït-Yahya


 [1] Une chose intéressante à noter est que partisans ou opposants du wahhabisme, tous s’accordent au moins à dire qu’elle n’est pas une énième école.
[2] http://www.binbaz.org.sa/node/8159.
[3] http://www.binbaz.org.sa/node/8211.
[4] « Fatawa al ‘aqida » page 435.
[5] Regroupant textes et épîtres des imams du Nejd, compilés par le cheikh Abdelrahman al Qassim.
[6] « Ad-Dorar as-Saniyya » (page 566 ; tome 1).
[7] « Ad-Dorar as-Saniyya » (page 511 ; tome 10).
[8] « Ad-Dorar as-Saniyya » (page 353 ; tome 16).
[9] نعم نحن وهابية حنفية /Oui nous sommes des wahhabites purs. « Ad-Dorar as-Saniyya » ( page 452 ; tome 16).
[10] C’est-à-dire qu’il n’est plus directement mis en avant dans les discours officiels des politiques et des religieux saoudiens, tout en gardant pour eux un sens positif. Les derniers développements actuels de la sociologie de la religion et de l’islamologie sur leurs études saoudiennes ont profondément mis en avant cette thèse. Nous pensons notamment à Nabil Mouline et son ouvrage “Les clercs de l’Islam” (aux PUF, 2009). En réalité, dès les années 90, le cheikh Muhammad Ibn Sa’d ash-Shouwai’ir (conseiller du Mufti Ibn Baz et rédacteur de la revue des Recherches Islamiques) avait déjà mis en avant le rôle stratégique du roi Abdelaziz dans la relativisation de l’utilisation de ce terme “wahhabite”, dans son ouvrage largement diffusé : « Correction de l’Erreur historique sur le Wahhabisme » (à partir de la page 107).
[11] « Ad-Dorar as-Saniyya » (page 384 ; tome 16).
[12] Tel son livre « al wahhabiyoun wal hijaz » ou « al wahhabiyya wa da’wat al manar illa madhab as salaf » Al Manar, (27, 275-8). Cette revue était justement l’une des préférées du cheikh Nasroudine al Albani (l’un des ténors contemporains de l’Islam sunnite salafiste) et le marqua durablement selon son propre aveu.
[13] C’est lui qui éditera un grand nombre d’œuvres nejdites dont “Hadiya as-Saniyya” du cheikh Suleyman ibn Sahman. Il mourra en 1935 juste après avoir fait ses adieux à Abdelaziz Al-Sa’ud.
[14] Source à laquelle nous avons eu accès pour écrire ce récit. Les Aloussi étaient une famille de savants dont certains furent favorables aux fondements de la da’wa du Cheikh Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb, tout en étant hostiles aux émirats des Saouds.
[15] Nous utiliserons plusieurs fois cette formule dans la conclusion, elle est l’exact synonyme de ce que nous avons appelé ailleurs le “salafisme séculier”. C’est-à- dire l’islam officiellement promu et propagé par l’état saoudien et ses institutions.
[16] Lire à ce sujet l’excellent papier de Pascal Menoret intitulé “Wahhabisme, arme fatale du néo-orientalisme” qui est une réplique cinglante au discours pseudo-scientifique, vulgarisateur et simpliste, de certains islamologues tel Gilles Kepel.
[17] On pourrait s’interroger sur l’opportunité de faire commencer ce wahhabisme avec le début de la prédication du cheikh Ibn Abdul-Wahhâb en 1745 et non pas après le décès de celui-ci en 1792. Alors que nous verrons justement en conclusion que la prédication du cheikh Ibn Abdul-wahhâb est sensiblement différente de celle de ses successeurs. La difficulté, et la réalité, résident dans le fait que le premier émirat des Saouds s’est établi du vivant du prédicateur lui-même, puisque le pacte avec les Al-Saoud donne naissance à une entité politico-religieuse qui porte la prédication “wahhabi”. Il est donc impossible de ne pas écrire cette histoire en dehors de ce dit “wahhabisme historique”.

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