Le pardon : condition essentielle du pouvoir [Extrait du livre “Histoire politique de l’Islam, tome 1″]

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L’un des faits les plus marquants de l’histoire de Joseph est le pardon final qu’il accorde à ses frères qui l’ont pourtant maltraité dans leur jeunesse. Au moment où Joseph pardonne à ses frères et renonce à se venger, ceux-là reconnaissent aussitôt sa supériorité et son élection divine, qu’ils avaient pourtant niées jusque-là.

En réalité, Joseph était depuis le début plus clément que ses frères, mais cette clémence ne se manifestait pas. Il fallait que le cours des événements place ces divers acteurs dans des situations qui allaient révéler leur moralité et les tréfonds de leur personne.

Celui qui renonce à son droit, qui s’abstient « de rendre l’injure par l’injure », prouve par cet acte sa supériorité morale, tandis que ceux qui sont animés par la volonté de destruction prouvent qu’ils ne possèdent pas les qualités pour régner et assurer l’intérêt général. Le pardon est le fondement du pouvoir, car il révèle l’inégalité morale avec l’adversaire.

Pareillement, les musulmans devaient se préparer à faire preuve de pardon et de mansuétude envers les païens, dont une grande partie était vouée à embrasser l’islam tôt ou tard, malgré leur hostilité présente. C’est cette clémence qui prouverait leur supériorité morale et justifierait leur pouvoir.

  • Le pouvoir est une subordination, non une destruction

Cette histoire permettait de conforter l’idée que le pouvoir s’obtient par la vertu, mais surtout qu’il émane de ce refus du « mimétisme de la violence », en un mot du refus de la vengeance. Cette clémence était cohérente avec l’objectif de départ qui était d’obtenir une « reconnaissance » de leur part, en les incorporant sous son ordre.

Une fois que ses frères admettaient leur infériorité par rapport à Joseph, ils étaient pardonnés car ils avaient enfin réintégré la place qu’il leur revenait dans la hiérarchie sociale. Si Joseph avait tué ses frères par vengeance ou les avait bannis, il n’exercerait alors plus de pouvoir sur eux. Le pouvoir n’est aucunement la capacité de détruire l’autre, mais de le subordonner, et d’imposer une hiérarchie.

Ce récit réformait la vision que les musulmans pouvaient se faire du conflit en leur enseignant qu’il n’y a pas d’ennemis irréductibles. L’objectif de la lutte doit être de rétablir un ordre juste où chacun occupe la place qu’il mérite en fonction de sa valeur morale, et non de détruire l’adversaire. Celui qui est aujourd’hui l’adversaire sera demain le sujet, le subordonné. Il faut de ce fait agir, pendant le conflit, en anticipant la victoire.

En ce qui concernait Muhammad (صلى الله عليه وسلم), cette sourate lui apportait une vision nuancée des idolâtres mekkois : s’ils étaient aujourd’hui des ennemis, ils seraient demain des alliés ou des coreligionnaires. La politesse, la patience, le calme, le respect sont autant de « vertus » qui adoucissent l’ennemi et le prépare à accepter la domination du vainqueur.[1]

Alors que celui qui n’a pas cette vision, qui haït profondément son adversaire, et tente de l’anéantir, de se venger contre lui, celui-ci ne peut pas prendre l’ascendant, car sa fureur destructrice suscite une résistance proportionnelle de l’adversaire qui est conscient qu’il risque d’être anéanti. Et même s’il gagne par la force, la destruction de l’adversaire l’empêchera de « régner ».

  • Épreuves et patience

Cette approche « pédagogique » avait aussi la particularité d’être longue et patiente. Comme Joseph qui attendit une quinzaine d’année avant que son statut soit reconnu par ses frères et que l’injustice soit réparée, Muhammad (صلى الله عليه وسلم) et les croyants de Mekka eux aussi devraient s’armer de patience pour voir le conflit tourner en leur faveur.

Les épreuves avaient pour rôle de préparer le Prophète (صلى الله عليه وسلم) et les siens à la mission qui les attendait. Cette période de l’existence de Joseph avait été marquée par une série d’injustices et d’expériences douloureuses qui avaient eu le mérite de former Joseph et le préparer à sa mission en forgeant littéralement son caractère.

Il apprend à endurer les souffrances, à remettre ses espoirs en Allah et à persévérer dans l’effort jusqu’à obtenir gain de cause. Cette histoire enseignait que les difficultés, et la capacité à les surmonter, étaient nécessaires pour s’élever au-dessus du commun des hommes.

Pour toutes ces raisons, les musulmans seraient soumis à des épreuves et des difficultés pour les « forger », les rendre aptes à la tâche immense qui les attendait. Ils devaient voir dans les difficultés, non pas des motifs de désespoir et de découragement, mais le « signe » qu’Allah les avait choisis pour porter Sa religion et Son message.

 

A. Soleiman Al-Kaabî
Extrait du livre “Histoire politique de l’Islam, tome 1“, p.284 – 287


[1] Cet aspect du récit rejoint la notion de « haute stratégie » de B. Liddle-Hart, que j’ai abordée dans l’analyse de la campagne d’Amr ibn al-‘Âs en Egypte : l’armée victorieuse sait anticiper la paix et traite son ennemi comme un futur sujet, ce qui implique le Pardon des vaincus tout au long du conflit, le bon traitement des prisonniers, la fidélité aux engagements et aux traités avec l’ennemi, l’usage raisonnable de la force, etc. Cette approche a abouti au moment de la conquête définitive de Mekka à un pardon général accordé par Muhammad (a) à toute la population. Voir : A.S Al-Kaabi. La conquête de l’Egypte et l’art de la guerre d’’Amr ibn al-‘Âs. Nawa, 2014.

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