Le poids de l’histoire dans l’actualité politique [Extrait “Textes politiques – Tome 2″]

Le poids de l’histoire dans l’actualité politique :
l’éternel retour ?
[…]

Si en théorie, il est assez aisé d’invoquer la patience et la résignation, l’obéissance et la soumission, dans la pratique, il est évident qu’une architecture politique trop fragile et bancale ne peut pas perdurer dans le temps, surtout si les niveaux d’injustice et d’autoritarisme dépassent les seuils du tolérable.

Historiquement, on comprend que malgré l’insistance de certaines professions de foi sunnite, délégitimant l’insurrection pour des motifs moindres que la mécréance évidente (kufrun bawwâh), la réalité politique a largement démontré que l’insurrection, dans le monde arabo-musulman, demeurait le mode privilégié pour renverser une Dawla et en instituer une nouvelle.

Ceci est un fait notable impossible à nier dans notre histoire : malgré l’insistance religieuse à tolérer les injustices et l’arbitraire, les populations musulmanes, comme n’importe qu’elle autre société humaine, ne peuvent que se soulever dès qu’elles en ont l’occasion pour remettre en cause les dérives devenues intolérables d’un système politique.

L’histoire politique multiséculaire du monde musulman regorge d’exemples, quel que soit la contrée (Al Andalous, Maghreb, Egypte, Syrie, Irak, Khorassan, Sind, Yémen…) et toute époque confondue : plusieurs dizaines de dynasties pour des centaines de révoltes et d’insurrections malgré l’interdiction théorique et dogmatique. L’actualité présente témoigne encore de cette évidence.

Encore une fois, ce sont souvent les penseurs et intellectuels modernistes occidentalistes qui perçoivent cette faille dans le système de légitimisation politique sunnite afin de mieux démontrer les limites de la théologie islamique, et de proposer plus facilement leurs propres solutions laïcisantes au monde musulman :

Reposant sur une vision statique de la relation gouvernés/gouvernants, cette approche donne des chefs l’image d’individus tyrannisés par leurs passions et exerçant arbitrairement leur pouvoir alors que la population se contente, elle, de ployer passivement sous leur joug, ou cultive au contraire, l’insurrection et la révolte comme seules armes de la résistance au pouvoir despotique. L’évacuation de toute forme de réciprocité au sein de cette relation, et le fait de ne pas l’envisager comme un contrat fondé sur la religion, l’éthique, la politique ou le droit trahit son remplacement par la relation maître/esclave.[1]

Le constat historique et politique est donc crucial. Le pouvoir devenu temporairement incontestable – qu’il soit soutenu par une prédication idéologique qui lui est favorable (irja/al jabr), ou que la théologie dominante demande la patience (pragmatisme et moindre mal), limite la révolte et la destitution qu’aux cas exceptionnels (mécréance) sous condition de réussite et sans désordre majeur – ne sera et ne pourra jamais être à l’abri de la contestation violente si droit et justice sont durablement absents.

Les promoteurs de la sécularisation occidentale énoncent donc que ce point de la théologie sunnite est promotrice du despotisme et de la tyrannie en terre d’islam, et favorise alors au sein de la population deux réactions fortement opposées :

  • soit de l’apathie passive fataliste,

  • soit l’explosion de violence comme seule mode de revendication politique, mais aussi comme seule mode d’évolution politique et historique possible.

En somme, c’est pour eux la configuration idéale afin de proposer une nouvelle philosophie politique au monde musulman sclérosé et bloqué depuis des lustres, et c’est d’ailleurs ce que tente de réaliser depuis près d’un siècle les penseurs laïques du monde arabe, souvent de manière caricaturale, grossière et maladroite. […]

Partant de là, nous pouvons affirmer que les dérives extrémistes réelles de ces dernières années sont la conséquence de cette volonté d’endiguement de la contestation légitime. De la même manière que les Omeyyades ont historiquement favorisé le succès de la contestation qadarite, kharijite et chiite en leurs temps, les États arabes actuels ont fatalement poussé une partie des forces vives de l’Islam à se retrancher dans les formes les plus extrêmes de la contestation politique et religieuse.[2] […]

Au delà des thèses complotistes qui ont donné une interprétation biaisée des événements, pour les spécialistes des études historiques les printemps arabes s’inscrivent dans la plus pure « tradition » de l’histoire musulmane, en reproduisant un schéma récurrent[3]. De plus, cette actualité rappelle la double menace que ce type de situation a toujours fait peser sur le Gouvernant (mort violente, exécution ou exil) et sur les Gouvernés (répression massive, guerre civile et exode).

Les causes peuvent êtres multiples, mais historiquement, concernant l’islam, cela procède surtout d’une dépolitisation de la sphère religieuse et d’une désislamisation de la sphère politique. Et entre ces deux sphères, la population subit la double lacune : ni éducation religieuse ni formation politique, la société civile musulmane a donc du mal à émerger avec une conscience uniforme. Cela illustre le propos de ‘Umar Ibn al-Khattâb commenté par Ibn Taymiyya :

« J’ai envoyé mes gouverneurs parmi vous, pour vous apprendre le Livre de votre Seigneur et la tradition de votre Prophète et pour qu’ils distribuent parmi vous équitablement les recettes du butin ». Quand le gouvernant et les gouvernés s’écartent tout deux de cela, la chose publique décline.

Dans le monde musulman, l’absence de procédures apaisées de transformation et d’évolution politique, juridique et sociale, provient directement d’un contrat Gouvernés-Gouvernant inadapté et impertinent. Ce contrat se réclame d’une tradition classique musulmane pour se légitimer aux yeux des musulmans, mais s’inspire d’une vision séculière et moderne pour se justifier après des occidentaux.

Le tout créant un système véritablement dégénéré, ne possédant ni les vertus du système occidental, ni ceux du système musulman traditionnel, bien au contraire : il ne fait qu’accumuler les tares et les vices du premier et les insuffisances contemporaines du second. Les États arabo-musulmans de l’ère postcoloniale sont et seront donc constamment à bout de souffle puisque les populations se renouvellent à chaque génération, tandis que le système étatique lui reste toujours le même. […]

Le printemps arabe nous dévoile l’échec des politiques arbitraires justifiées islamiquement par le principe de loyauté absolue envers les autorités. Les anciens théologiens tel al-Ghazali et Ibn Taymiyya nous l’avait annoncé : l’injustice ne peut pas perdurer, même si on l’habille avec le devoir religieux d’obéissance.

Le système qui sème l’injustice, qui cultive un ordre inique, récoltera l’insurrection et la violence en réponse politique. Ceux qui par volonté de ne pas faire de « fitna » aujourd’hui en dénonçant simplement et naturellement le blâmable et en renonçant à l’action politique, contribue inconsciemment à ce qu’une vraie fitna éclate avec son lot d’extrémisme et de chaos : telle sont les leçons amères de ces dernières années.

Ainsi la politique idéale doit forcément suivre l’évolution du contexte historique : des positions passés peuvent se révéler inaptes car anachroniques ou décontextualisées. Très justement, la dénonciation de l’injustice, de l’arbitraire, de la tyrannie du système politique et sociale font contrepoids au discours de résignation et de soumission aux autorités qui ne peuvent pas durer dans le temps et finissent toujours par des explosions de violence.

Car paradoxalement, c’est le fait d’animer une politique islamique de contestation légitime qui fait décroître le risque d’insurrection révolutionnaire et de guerre civile (fitna). Puisque le pouvoir politique étant dans ce cas obligé de procéder à des transformations et de prendre en compte les pressions positives venues des oulémas militants et/ou de la population, il ne pourra donc plus profiter d’une position de force unilatérale en imposant des choix politiques islamiquement très critiquables, et face à une contestation soudaine, il ne pourra plus réagir avec une répression féroce pouvant lui être fatale.

La déconstruction du principe d’obéissance quand il sacralise l’illégitimité et l’illégalité, fera donc peser le risque politique aussi sur le pouvoir temporel qui percevra ce discours comme une contrainte et donc une nécessaire responsabilisation. Dans ce cas : risque et contrainte seront partagés entre Pouvoir et Population, cet équilibre est déjà un élément de rectification important du contrat Gouvernés-Gouvernant.

Historiquement nous l’avons dit, ce type de relation conforme existait du temps des califes bien guidés qui eux-mêmes conditionnaient l’obéissance à cet équilibre et au partage des risques, comme le rappelle ‘Alî ibn Abî Tâlib :

« L’obligation juridique légal (haqq) qui pèse sur l’imam est qu’il gouverne par ce qu’Allah a révélé et qu’ils rendent les dépôts. Quand il s’acquitte de cela, l’obligation juridique légale qui pèse sur les gouvernés (ra’iyya) consiste à suivre et de lui obéir »[4]

D’ailleurs la métaphore du navire de ‘Umar Ibn al-Khattab illustre très parfaitement la position que nous tentons d’expliquer :

«J’aurais souhaité que vous et moi, soyons comme dans un navire au milieu de la mer qui nous secoue d’Est en Ouest : les gens doivent s’empresser de nommer parmi eux un chef. S’il se montre droit, ils le suivront, mais s’il dérive ils le tueront ! » Talha répliqua : «  Pourquoi ne dis-tu pas, et s’il dérive ils le destituent ? » Il a alors répondu : « Non, la mort est plus dissuasive pour celui qui lui succédera »

L’Imam Al-Ghazâli a commenté ainsi la métaphore de ‘Umar : « les tromperies dans les affaires publiques sont une immense calamité, et ‘Umar voulait châtier le gouvernant insouciant, en faisant de lui un exemple pour ses successeurs ».[5]

Mais plus encore : en faisant courir le risque d’une mort certaine pour le capitaine si le navire dérive, le calife ‘Umar cherchait à atteindre deux objectifs : l’autorité incontestée d’un capitaine (sultan) conscient qu’il risque sa vie et celle de son équipage, avec une obéissance réfléchie d’un équipage (peuple) mobilisé et investi dans la navigation. Avec une telle configuration, le contrat est équilibrée, en faisant partager risques et responsabilités. Il n’invoque ni le pragmatisme, ni le principe de « moindre mal », puisque la dérive amène quoiqu’il arrive vers le naufrage et la mort.

Il est évident qu’actuellement nous sommes loin de cet idéal politique[6] : le pouvoir séculier des États arabes exige une allégeance inconditionnelle, sans contrepartie, en instituant un islam officiel épuré de ces réalités politiques, juridiques et sociétales, et qui interdit la contestation légitime au nom même de l’islam, tout en dépolitisant la société !

Sur ce point rappelons que l’une des forces du système démocratique libéral est bien celle-ci : permettre à la contestation de s’exprimer. En permettant cette expression, et même en l’encadrant et en la rendant légitime, la démocratie s’est assurée la possibilité de ne jamais se voir renverser.

Encore une fois, en interdisant toute contestation et toute revendication politico-religieuse sérieuse remettant en cause les structures profondes d’un régime, le système arabo-musulman contemporain, hybride et artificiel, ne peut même pas rêver d’une telle situation. Seule la force versatile et aléatoire, basée sur l’institution militaro-policière et l’appareil judiciaire, fait régner un ordre qui ne peut perdurer éternellement sans condition respectable, avant de finir son cycle de vie politique dans la violence.

Mais les dirigeants de cette époque sont soutenus par la force des armées, que l’État éduque dans l’obéissance aveugle, et si elle leur ordonne de détruire les mosquées, et de tuer les responsables (ulul-amr) auxquels la oumma a prêté sa confiance, ils auraient exécuté cet ordre. En effet, le dirigeant n’a besoin des responsables religieux et civils que pour les corrompre ou corrompre le peuple grâce à eux, et il ne veut être approché que par ceux qui lui dressent des éloges ou ceux qui sont avec lui[7].

 

Aïssam Aït-Yahya
Extrait du livre “Textes politiques – Tome 2 : La politique religieuse”


[1] « De l’Éthique du Prince et du gouvernement de l’État » page 17. Makram Abbés s’en prend ici de manière très subtile aux dérives d’auteurs (comme le controversé égyptien Ali Abderazak auteur du premier grand ouvrage laïque arabe ”L’Islam et le pouvoir”) qui ont caricaturé certaines réalités historiques pour nier l’existence d’une véritable science politique en Islam. Pour lui, ce type d’auteurs derrière leurs « bonnes » intentions et objectifs « louables », ont préparé le terrain malgré eux, à la réplique et la contre-attaque des penseurs « islamistes » comme Sayyid Qotb ou Al Mawdoudi.
Comme nous l’avons déjà souligné, Makram Abbés et d’autres ont adopté une démarche plus fine en recherchant les indices d’une « sécularisation » ou d’une « modernité » dans les ouvrages théologiques et dans la littérature classique musulmane, afin de pouvoir les développer, sans renier pour autant leur matrice originelle. Makram Abbés, au contraire d’un Muhammad al-Jabrî ou d’un ‘Alî Abderazak, reconnaît l’existence d’une science politique islamique, mais dans le but de l’achever et la diluer dans la philosophie politique occidentale, plutôt que la préserver et la consacrer dans sa propre finalité.
[2] Qui se nourrit aujourd’hui en grande partie des écrits issus des imams historiques de la prédication najdite. (Cf. « Textes et contexte du Wahhabisme »)
[3] Cela ne veut pas signifier pour autant qu’ils n’existent pas d’entreprises de manipulation : les parties en présence et ceux ayant des intérêts, tentent toujours d’influer, de profiter, d’orienter à leurs profits ces mouvements quand ils éclatent. Ce constant est d’une évidence banale, sans sombrer dans une vision délirante, mystique et irrationnelle des lois historiques de la politique.
[4] « Tafsir Al Baghawi »
[5] « Al-Kâmil Fi At-Târikh », Ibn Al-Athîr (Tome 1 page 473)
[6] La parole de ‘Umar n’est qu’une image symbolique à des fins de pédagogie et d’enseignement politique : inutile de mettre à mort le gouverneur incompétent, rassurons-nous !
[7] Propos du cheikh Rachid Ridda [Al Manar] cité par le cheikh marocain Ahmed Raïssouni dans son article ”Imam al Moutaghallib : baynal Shari’a wa-Tarikh”. Rachid Ridda, visionnaire et avant-gardiste, avait écrit ceci trois générations avant les événements de Syrie (1982 et 2011), d’Algérie (1991-1997), de Libye (2011) et d’Egypte (2013) où à chaque fois l’armée s’est rendue coupable de massacre de grande envergure sur leurs propres populations afin de protéger le régime en place.

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