Le Roman des Janissaires ou la fabrique des héros

Le Roman des Janissaires ou la fabrique des héros

Retour de lecture de Pierre-Jean Larieu sur l’ouvrage des éditons Ribât: le roman des Janissaires.

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Fièrement et fermement épinglé dès les premières pages, le sourire imposé par une lecture si rafraîchissante, passe d’agréable à indécrochable. Le titre annonce d’emblée la couleur : récit d’épopées aussi aventureuses qu’héroïques, au ton légèrement romancé, ce qui n’ôte absolument rien à la qualité de l’ouvrage. Les plus malins se le sont déjà procuré en pré-commande, d’avisés successeurs se rueront pour se disputer leur exemplaire propre, les retardataires devront faire face à la rupture de stock ou patienter pour l’édition suivante.

Ainsi va la vie, dès lors qu’émergent de talentueuses démarches, si pleines d’envergure. Vivement les volumes dédiés à l’Andalousie et aux Barbaresques, qui ne manqueront pas, à coup d’histoires guerrières et édifiantes, de conquérir un lectorat en perpétuelle croissance.

N’osant sélectionner un extrait en guise de mise en bouche, au risque de retranscrire le livre entier, contentons-nous d’avouer le caractère hautement alléchant de l’introduction, dont le quatrième de couverture, pourtant déjà élégant et aguicheur, n’en constitue que la quintessence (elle court sur plus de cinq pages).

Allez, juste pour nous faire mentir, voici en germe l’illustration de guérilleros en puissance :

« Quant aux Ottomans, jusqu’au milieu du règne d’Orhan, compte tenu de la relative modestie de leurs ambitions, ils n’ont même pas entretenu d’armée régulière, se reposant essentiellement sur deux composantes : d’un côté, les fameux ghazis, ces guerriers de la Foi qui harcèlent les frontières byzantines depuis la bataille de Manzikert, en 1071. Organisés en confréries aux liens plutôt lâches, ils vivent essentiellement de butin pris en terre mécréante et leurs allégeances fluctuent d’un émir à un autre.

 Le grand-père de Murad, Osman, le fondateur de la dynastie ottomane, était l’un d’entre eux : sa position géographique privilégiée, directement face à Byzance, son prestige et ses succès attirant de plus en plus de volontaires du reste de l’Anatolie, l’esprit ghazi est devenu le fondement du nouveau sultanat.

Orhan se décrivait ainsi comme « fils du sultan des ghazis, ghazi fils de ghazi », et aucun des neuf premiers sultans ne manquera d’ajouter le terme à son nom officiel, ni d’ailleurs de l’accorder à un commandant victorieux.

Plus tard, chaque victoire contre les chrétiens fera l’objet de l’envoi d’émissaires vers les villes de l’Orient islamique, chargés de butin et de récits romanesques des combats, contribuant à la réputation des Ottomans en tant que protecteurs de l’islam et, comme le proclamera Orhan lui-même, « seigneurs des frontières de l’horizon ». p.26-27

Parfaitement adapté aux néophytes, l’étudiant rompu aux chroniques et traités compendieux révisera avec tout autant de plaisir certains faits historiques, aiguisera son habileté critique et pourra tenter d’en dégager leçons et enseignements pratiques.

De l’ancrage et l’expansion réelle de la dynastie ottomane par Murad, le petit-fils du fondateur de ce califat éponyme, en passant par son fils qui en reprendra les rênes, les figures majeures de cette odyssée passeront d’apogée à déclin, poussant jusqu’à la prise de Constantinople, l’apparition du grand réformateur Sulayman « Al Qanuni », dit « Le Magnifique » en Occident, soutenu par Ibrahim Pacha, son fidèle vizir. Histoire qui dispute sans cesse la vedette aux localités récalcitrantes, dans ce long et grand affrontement contre le monde chrétien.

La décadence qui s’ensuit, malgré les sursauts de résistance, menant à une chute inéluctable, sert de prolongement à de préalables dissensions et déchirures occasionnant des conflits internes, dont l’inévitable affrontement opposant Bayezid avec Tamerlan, rival en conquêtes au sein du monde musulman, le récit de Vlad, dit « Dracula » l’Empaleur, pavant la voie d’innombrables échauffourées mettant en scène divers protagonistes célèbres des deux camps, dont les corsaires de Barberousse illustrent le foisonnement, jusqu’au fatal regain d’énergie des confréries bektashis mettant en péril un ordre déjà fragile.

Empruntant les trois grands axes de son schéma au modèle khaldounien décrivant les pales de la roue civilisationnelle à merveille, notre écrivain s’appuie sur l’exposé de sa trame temporelle pour mieux décalquer la formidable vigueur d’un empire hors du commun.

Sultanat à Califat qui, de la rusticité aux valeurs guerrières presque chevaleresques inhérentes à l’origine de ses fondateurs, en passant par la constitution d’une entité dont la discipline et le code moral passaient pour essentiels – incarnée par les Janissaires-, se plut à déjouer maintes fois les frontières théoriques de sa longévité, ainsi que son sort propre.

Au terme de successives renaissances, catalysant et régénérant les germes d’une frénésie dont la pétulance dévastait la moindre tentative d’en circonscrire les effets par d’artificielles barrières, il put perdurer mais s’atrophia néanmoins, du fait de subornations endémiques glissant de contextuelles à quasi-principielles, redéfinissant peu à peu la nature même d’un Etat passant de corps grandiose à cadavre en putréfaction. Comme le clamera haut et fort le grand vizir de l’époque, en 1826, lors d’un discours consacré à la réforme de cet ancien corps d’élite :

« Leur décadence est due à l’affaiblissement de leur foi, à leur négligence des antiques lois de la discipline et à la mort de l’esprit des ghazis, les combattants de l’islâm. » p.447

La phase descendante amorcée, les seuls soubresauts tolérés par l’Histoire devront être rattachés au faisceau habituel de constantes à réunir pour s’accaparer le pouvoir ou s’y maintenir, respect des normes religieuses en tête. Quand la superbe dynastique des Ottomans chancelait déjà, entamée par un processus de corruption interne, un observateur déclarait avec tout l’aplomb et le pragmatisme du monde :

« Le seul remède est le retour à la sharî’a. Et alors les ennemis de la Foi, voyant le bon ordre et la stabilité, diront pleins de crainte et d’envie : la maison d’Osman s’était endormie pendant soixante ans dans la nonchalance, mais elle s’est désormais réveillée et a commencé à réparer les erreurs du passé ! » p.486

La suite, si prévisible, annonce un destin inexorable, reflet des promesses impérieuses voulues par la mécanique logique de l’Histoire. A l’instar de régents tel qu’ « Al Fatih », à peine éteints, l’époque d’hommes de terrain de cette trempe, si imparfaits et humains qu’ils furent, est bel et bien révolue.

« Cette élite militaro-politique sans cesse régénérée par les vagues de recrues du devşirme maintient l’empire au niveau moral nécessaire pour poursuivre son expansion. Le sultan lui-même, s’il ne dédaigne pas le luxe et se pose en nouveau César à turban, reste profondément imprégné des valeurs des ghazis et passera l’essentiel de son règne sur les champs de bataille, comme après lui son petit-fils Selim le Terrible. Tous deux, comme leurs hommes, ont encore l’intime conviction de combattre pour un idéal supérieur qui les transcende. » p.484

Sonnant le glas d’un aggiornamento perpétuel, menaçant de se dissoudre dans le tissu social plébéien, un ersatz abâtardi viendra graduellement remplacer l’ancien ordre, troquant les vertus qui jadis fondait sa force, pour la vénalité, la couardise et la violence aveugle. Hélas, la nature a le vide en horreur et, quitte à remplacer le nectar d’un peuple par sa lie, l’engrenage de déliquescence des mœurs faisant péricliter les nations ne peut que trop rarement être stoppé, à temps, encore moins.

A juste titre, dans l’espoir d’illustrer ce phénomène en tirant les leçons du passé, l’auteur cite l’érudit damascène, Ibn Taymiyya, dont les propos applicables de toute éternité, résonnent encore, ici plus que jamais :

« Allah sauvegarde et consolide l’état juste, même s’il est mécréant, et abandonne et détruit l’état injuste et tyrannique, même s’il est musulman. » p.487

Afin d’étoffer la narration, l’aérant et la rendant plus agréable, les récits sont entrecoupés de sous-chapitres plus descriptifs, révélant la composition ou le fonctionnement interne de ce corps légendaire, ses attributions et signes distinctifs, l’habillement ou équipement spécifique les ayant rendus si remarquables et célèbres, le processus de formation et la répartition des factions au sein des établissements, etc.

Pour le ravissement des plus jeunes et l’amusement des anciens, l’insertion de locutions ou termes inhabituels sous la plume d’historiens usuels, égayera la lecture avec l’avantage de ne pas rebuter ceux incommodés par l’aspect parfois très (trop ?) sérieux et technique des publications scientifiques.

Dans le but de soutenir l’auteur et sa démarche, nous ne saurions trop recommander l’achat de cet essai assez dense, tenant pourtant remarquablement en haleine du début à la fin de ce demi-millier de pages. Soutien qui, au-delà de l’immense sacrifice personnel ayant rendu possible la livraison de ce livre, servira d’assurance pour voir un jour naître les deux volets suivants où l’auteur s’aventurera sur les plaines de la péninsule ibérique islamisée, avant de prendre la mer aux côté des Barbaresques, selon l’achalandage et l’aménagement des contraintes temporelles.

Bien évidemment, il nous est impossible de nier l’attrait avoué en ces lignes, relativement motivé par l’approche développée transversalement dans cet ouvrage. Les affinités idéologiques et la proximité méthodologique avec nos sensibilités et concepts développés au sein de publications antérieures, notamment Histoire Politique de l’Islam, ne pouvaient qu’immanquablement correspondre à nos critères d’appréciation, dans le cadre d’une promotion et de félicitations éventuelles.

Ceci dit, l’éloge est mérité.

 

PJL



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