Quand le menteur dit vrai, la vérité est entourée de mensonges

[…]

Quand le menteur dit vrai, la vérité est entourée de mensonges
- C’est ce que l’on remarque aisément avec MBS -

 

Il y a quelque temps dans une interview au Washington Post (le 22 avril 2018), Mohamed Ben Salmane avouait que :

« […] Les investissements pour les mosquées et les madrassas à l’étranger ont pour origine la Guerre Froide, quand les alliés occidentaux ont demandé à l’Arabie saoudite d’utiliser ses ressources pour contrer l’influence de l’Union soviétique dans les pays musulmans » [1]

Il confirme ce que tout le monde savait : les pétrodollars saoudiens ont grandement servi le camp américain contre l’URSS et le marxisme lors de la Guerre Froide.

Pourtant cela ne veut pas dire que le roi de l’époque, Fayçal Ibn Abdelaziz n’était pas sincère dans sa politique panislamique, dans sa démarche et dans ses convictions, mais il est évident qu’il ne pouvait pas prendre une telle décision ayant des implications géopolitiques si lourdes de conséquences tout seul, les USA tenant grandement en tutelle la politique étrangère saoudienne, il fallait avoir le feu vert américain.

Or les américains avaient justement besoin d’une puissante croyance pouvant concurrencer idéologiquement le socialisme et le marxisme et leur propagande, et dans le monde arabe rien de mieux que l’Islam. Cette parole véridique de MBS est en réalité enrobée dans un tissu de mensonges hypocrites, car quelques jours auparavant, dans un autre interview, il avait affirmé :

« Nous avons utilisé les Frères musulmans pendant la Guerre Froide…C’est ce que l’Amérique voulait que nous fassions. Nous avons eu un roi qui a payé de sa vie en essayant de contrer ces gens, le roi Fayçal…» [2]

Le même aveu que le précédent donc, mais avec un grand mensonge, dont on ne sait plus dire s’il est vicieux ou s’il prend l’ensemble des lecteurs potentiels pour des imbéciles. Car certes la politique saoudienne fut pro-Frères Musulmans durant toute la Guerre Froide, finançant, donnant l’asile et soutenant la plus grande organisation islamique du monde arabe de l’époque, celle qui formait le plus de cadres, d’intellectuels, de prédicateurs militants.

Mais MBS ose prétendre ici que le Roi Fayçal fut assassiné par les Frères Musulmans ! Fayçal, certainement le roi saoudien qui avait les meilleures relations avec eux, comme témoigne nombres de ces déclarations officielles :

« Les Frères Musulmans sont une da’wa qui vise le retour des musulmans vers la réalité de leur foi et l’essence de leur dogme, et à purifier l’islam des impuretés qui s’y accrochent. […] Que veux-tu que je dise ô frère sur des héros qui ont combattu sur le sentier d’Allah avec leur âme et leur argent ? La promesse d’Allah pour eux n’est-elle pas suffisante : ” Et quant à ceux qui luttent pour Notre cause, Nous les guiderons certes sur Nos sentiers, Allah est en vérité avec les bienfaisants ”. Nous avons entendu ô frère à propos de leur jihad et de leur rôle héroïque ce que l’on n’a pas entendu sauf au sein de la première da’wa ! » [3]

Mohamed Ben Salman (MBS) insinue donc que les Frères Musulmans auraient assassiné le roi Faycal en 1975. Il est pourtant bien connu que ce dernier a été abattu en public avec un revolver par son propre neveu Fayçal Ibn Musa’id, et que le roi Fayçal avait une relation personnelle très positive avec de nombreux leaders Frères Musulmans comme nous le disions. Son neveu Fayçal Ibn Musa’id, personnage énigmatique, n’avait absolument aucun lien avéré avec l’organisation islamique.

Plusieurs zones d’ombre subsistent et plusieurs mobiles ont été avancés pour expliquer ce meurtre :

  • - Il aurait voulu venger son frère Khalid, fervent militant wahhabi, abattu par la police en 1966 lors d’une violente manifestation contre l’introduction de la télévision en Arabie Saoudite (hypothèse privilégiée par les Occidentaux…). 
  • - Il aurait voulu se venger du refus du roi d’augmenter sa pension princière (hypothèse privilégiée par certains officiels saoudiens).

D’autres ont évoqué plusieurs commanditaires possibles de l’assassinat :

  • - Les services secrets d’un pays communiste. On note que Ibn Musa’id a effectué un curieux voyage en Allemagne de l’Est (RDA). Cette hypothèse, sur fond de Guerre Froide, n’est plausible que si l’on se base sur les relations internationales et la place de l’Arabie Saoudite dans le dispositif anti-soviétique mis en place par les USA, d’autant plus que le roi Fayçal faisait un intense lobbying auprès du président égyptien Anouar al Sadate pour le pousser à rompre ses relations avec l’URSS (néanmoins cette explication paraît très incertaine). 
  • - L’inévitable piste ”CIA-Mossad”. On sait par ailleurs que la petite amie américaine du prince meurtrier, Christine Surma, avait exprimé le souhait de voir s’installer une paix entre Israël et les pays arabes mais affirmait en même temps que cela ne serait pas possible avec la présence du roi Fayçal.

Cette piste est plus plausible que la piste soviétique surtout si l’on met en perspective la personnalité de Fayçal plus indépendante vis-à-vis des USA, qui n’a pas hésité à punir l’Occident par l’arme du pétrole pour son soutien à Israël lors de la guerre de 1973.

À cela s’ajoute son sincère panislamisme, évidemment anti-israélien et pro-palestinien, or les tensions depuis l’arrivée à Washington de Gérald Ford (pro-israélien) étaient à son comble. Le souhait américain et israélien d’avoir un roi plus docile à la tête de l’Arabie saoudite était unanimement partagé par un Occident dépendant du pétrole.

Quoiqu’il en soit, pour les autorités saoudiennes de l’époque, le simple fait que Fayçal Ibn Musa’id était connu pour être un consommateur d’alcool et de drogue (déjà condamné aux USA pour trafic de LSD lorsqu’il y était étudiant…) fut suffisant pour clore l’enquête, le déclarer fou et le condamner à la peine de mort par décapitation, clôturant ainsi le dossier.

Finalement nous le percevons assez bien, l’insinuation grotesque de Mohammed Ibn Salman ne repose sur rien, mise à part de l’opportunisme politicien au service des intérêts arabo-occidentaux anti-islamiques en reprenant les accusations contre les Frères Musulmans.

Si le complotisme transparaît dans les propos de MBS, nous savons par ailleurs que pour nombres d’apologistes pro gouvernementaux saoudiens, égyptiens et émiratis, l’obsession anti-Frères Musulmans est une refondation (occidentalement plus acceptable !) de l’ancienne obsession du complot judéo-maçonnique….

Ainsi quand MBS invente et réécrit l’Histoire, il tente une vaine et pathétique opération de séduction en disant à l’opinion publique américaine ce qu’elle veut entendre : « Nous avons toujours fait ce que vous vouliez que nous fassions pour vous, ne vous fâchez pas contre nous, s’il y a du terrorisme/extrémisme ce n’est donc pas notre faute, mais allez chercher plutôt du coté des Frères Musulmans, nos ennemis et donc les vôtres… ».

Comme si n’importe quelle personne sensée ne connaissait pas la réalité des circonstances de l’assassinat du Roi Fayçal, comme si n’importe quelle personne ayant un minimum de culture ignorait que la tradition najdite est largement plus rigoriste, plus puritaine, en somme plus dure, que celle plus laxiste des ”Frères Musulmans”…

Finalement, il ne ”trump” décidément personne, ses discours jettent encore plus le discrédit sur cet arriviste dont le mensonge public en dit déjà beaucoup sur sa politique.

 

AAY


[1] « Asked about the Saudi-funded spread of Wahhabism, the austere faith that is dominant in the kingdom and that some have accused of being a source of global terrorism, Mohammed said that investments in mosques and madrassas overseas were rooted in the Cold War, when allies asked Saudi Arabia to use its resources to prevent inroads in Muslim countries by the Soviet Union. »
[2] Interview avec Jeffrey Goldberg pour ”The Atlantic”, 2 avril 2018.
” إن الإخوان المسلمين دعوة تريد أن تعيد المسلمين إلى حقيقة إيمانهم وجوهر عقائدهم، وأن تطهر الإسلام مما علق به من شوائب “
[3] Coupure du célèbre journal saoudien Okaz (interview non datée):
”  ماذا تريد يا أخي منى أن أقوله عن أبطال جاهدوا بأنفسهم وأموالهم في سبيل الله، أما يكفيك وعد الله لهم (والذينَ جَاهدُوا فينا لنهدينهم سبلنا وإن الله لمع المحسنين). ولقد سمعنا يا أخي عن جهادهم، وما قاموا به من دور البطولة التي لم نسمع عنها إلا في صدر الدعوة الأولى

Pour commander l’ouvrage :

Ideologie



Recevez nos derniers articles directement sur votre boite mail :


Laisser un commentaire

*