Que garder de Karl Marx dans la réflexion islamique ?

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Ma question est la suivante : Que peut-on tirer, en tant que musulman engagé, de la pensée de Karl Marx ?

Réponse de l’auteur Aïssam Aït-Yahya :

Selon moi, l’une des grandes difficultés intellectuelles que les musulmans ont du mal à résoudre de nos jours, et qui représente un enjeu majeur pour notre futur, est justement cette capacité à aborder les courants philosophiques occidentaux selon une approche purement “utilitariste” : savoir assimiler sciences, observations, techniques et technologies, faire le tri, comprendre l’origine de ces savoirs, comment ils ont été produits, et surtout: en quoi correspondent-ils à une réalité, en quoi sont-ils ou peuvent-ils être utiles ?

Pour cela, il faut prendre en compte les différences entre sciences « physiques » au sens large et sciences humaines. Ces dernières sont fortement liées au contexte historique, ainsi qu’aux croyances/valeurs de leurs fondateurs, ces valeurs influençant elles-mêmes la production des sciences, leurs orientations et leurs évolutions. Cela est si vrai que les islamophobes et consort affirment que le retard du monde musulman est lié à la culture musulmane et donc à l’Islam qui serait en lui-même un frein.

Leur argumentation invoque donc l’histoire : si l’Occident, disent-ils, et le monde musulman sont ce qu’ils sont aujourd’hui, cela démontrerait la supériorité absolue du premier sur le second. Or c’est également l’histoire qui dément ce constat ”enfantin”, car les civilisations sont soumises à des cycles et subissent des Lois générales et universelles qui conditionnent leurs puissances.

En réalité, nous sommes tiraillés entre deux tendances très simplistes, celle qui consiste à dire que sur le plan des sciences humaines, politiques et philosophiques, presque tout ce qui est produit par l’Occident s’oppose à la croyance islamique, car elles sont issues d’hommes ayant professé des croyances et des idéologies bien déterminés et opposés aux fondements de la foi musulmane.

Cette attitude amène à affirmer que l’analyse marxiste doit être totalement rejetée puisque cette idéologie et ses fondements relèvent du koufr…

Pourtant, les tenants de cette ligne acceptent et souvent admirent les technologies et procédés issus des sciences techniques, elles-mêmes issues de sciences expérimentales, elles-mêmes issues de sciences fondamentales, qui peuvent directement être liées à la croyance matérialiste ou à une cosmogonie particulière…le serpent se mord la queue et ils n’en ont même pas conscience !

L’autre tendance est ultra-assimilationniste, elle accepte à bras ouverts tout ce qui vient des sciences, sous prétexte qu’elles sont justement des sciences et donc fondamentalement ”neutres’’. Or, comme nous l’avons dit : les croyances et les cosmogonies ne sont jamais loin des activités scientifiques, même celles qui semblent les plus neutres.

Cela étant dit, et pour revenir à Karl Marx, il convient de se rappeler qu’au-delà de l’idéologue, promoteur de l’athéisme et du matérialisme le plus dur, pourfendeur des structures sociétales et familiales traditionnelles, il était un historien, un sociologue et un économiste et qu’en tant que tel, il était un observateur avisé de certains phénomènes socio-économiques et historiques.

Dans ce sens, il a pu, comme d’autres penseurs occidentaux ou non, observer et analyser des “Sunan Allah”, des Lois universelles décrétées par Allah et régissant jusqu’au fonctionnement des sociétés humaines, au même titre que les lois de la physique pour le fonctionnement de l’Univers par exemple :

Un ensemble de principes issus de la volonté divine et s’imposant à tout corps : tel la gravité ou l’absence de la Gravité, la Lumière et sa vitesse, le son et sa vitesse, la chaleur, les états physiques de la matière, etc.

Certaines de ces lois, issues du Tadbir d’Allah, ont été découvertes et prouvées, d’autres sont encore des hypothèses et d’autres sont à découvrir. Concernant ce type de Sunan, peu de musulmans oseront les nier, même si ces découvreurs seraient de parfaits athées…

Pourtant, il en est de même pour les sciences humaines (histoire, science politique, sociologie, etc..) où ce type de Lois universelles et immuables existent et s’imposent à tous les hommes qu’ils vivent seuls ou en société. Bien que ces lois soient moins « mathématiques », et d’autant plus que l’homme s’étudie lui-même, la difficulté devient « ontologique ».

De telles lois existent donc dans les rapports sociaux, en économie, dans les relations de pouvoir, etc. indépendamment des aires culturelles, des religions, des peuples, des langues et des époques historiques ou de la géographie. Car il s’agit tous d’êtres humains semblables, qui possèdent tous les mêmes réactions/réflexes, sentiments, qualités et défauts, et les mêmes aspirations.

Par exemple lorsque Marx dit que “les Révolutions sont le moteur de l’Histoire”, il y a plusieurs manières de comprendre cette observation, la plus évidente est de dire que les changements historiques sont très souvent issus de bouleversements importants qui renversent ou cassent l’ordre précédent.

Or lorsqu’on étudie les phénomènes politiques, culturels, sociaux ou économiques qui sont à la base des révolutions ou des révoltes, on remarque très vite des points communs évidents entre toutes les civilisations humaines qui permettent d’expliquer l’irruption de phénomènes contestataires, voire révolutionnaires.

Déterminer l’ensemble de ces Lois, interactions et causalités, est donc d’une grande utilité pour corriger ou proposer un modèle de société en cohérence justement avec « sa croyance et ses valeurs». Un libéral, un marxiste, ou un musulman peuvent donc être d’accord sur des observations et des analyses mais ils n’apporteront pas forcément les mêmes réponses.

J’en reviens donc à Karl Marx. Ce dernier a pu décrire certaines réalités relevant de ces Lois, concernant l’économie, la politique ou l’Histoire. Tout l’enjeu pour nous consiste à identifier les observations et analyses de Marx (ou bien d’un autre) qui traduisent fidèlement la réalité des sociétés humaines, et qui pourraient, au filtre de notre vision civilisationnelle de l’Islam, nous permettre de mieux appréhender ces phénomènes.

L’exercice est difficile et dangereux : il demande une expertise générale et islamique en particulier pour ne pas sombrer justement dans le marxisme sans même s’en rendre compte…

Il m’apparaît que l’analyse critique de Marx à l’encontre du libéralisme économique et du capitalisme marchand est très intéressante, même si on ne souscrit pas à ses conclusions collectivistes, car la propriété privée, la liberté d’entreprendre, l’enrichissement personnel ne sont fondamentalement pas interdits par nos sources.

L’analyse critique de l’État, de la démocratie dite ”bourgeoise”, peut être également pertinente à bien des aspects, même si on ne souscrit pas à la “dictature du prolétariat”,
l’analyse des formes de dominations sociales entre groupes sociaux est aussi intéressante même si on ne partage pas sa vision de la ”lutte des classes”, et ainsi de suite.

La critique du Christianisme par Marx fait preuve d’une profondeur et d’une acuité évidente, même si l’on refuse la généralisation de sa grille de lecture aux autres religions (dont l’islam) et que l’on s’oppose à son athéisme.

Finalement, nous savons que les idées de Karl Marx forment un ensemble en totale contradiction avec l’islam et incompatible avec sa foi, nous savons aussi qu’il a pu faire des erreurs d’analyse dans ces observations factuelles. Pire encore, nous savons qu’il voyait dans le colonialisme et l’impérialisme une grande utilité en permettant la destruction des sociétés traditionnelles colonisées, qui permettaient d’accélérer la fin du Capitalisme et l’avènement d’une société communiste mondiale.

Islamiquement, le marxisme-léninisme est une des plaies du XXe siècle, leurs promoteurs ont toujours considéré l’Islam comme un ennemi à abattre dans leur croisade progressiste. Les écrits de Marx ou de Lénine sur l’Islam montrent qu’ils cumulent les clichés islamophobes hérités de l’Europe chrétienne avec ceux de l’athéisme matérialiste du XIXe siècle.

Aujourd’hui, dans le monde arabo-musulman, les adeptes de ces courants sont très souvent les pires ennemis du projet islamique. Promoteurs de l’athéisme, de la libre-pensée, de la libération sexuelle, de la destruction des mœurs et de la tradition, et leurs têtes pensantes sont nourris des écrits de Marx, Engels ou de Lénine, cela même si l’idéologie marxiste ne représente plus le même danger qu’il y a 50 ans.

Ceci dit, bien que Marx soit parfois dépassé sur certains aspects, car il n’est que le fruit d’une époque, celle des Révolution Industrielles du XIXe siècle, il peut avoir une utilité certaine, mais à déterminer par ceux qui en sont justement capables…

Dans ce sens, comme je l’initiais dans mes annotations de Fiqh al waqi3, ils nous faut développer cette ouverture d’esprit capable de faire le véritable tri, et auparavant une profonde autocritique. En plus d’avoir une culture religieuse, vaste et diversifiée, ouverte et non sectaire, cela demande de gros efforts intellectuels, une grande rigueur, et un attachement ferme et inconditionnel aux sources de l’Islam, à son esprit et à sa vocation sur terre.

De plus, je rappelle qu’étant donné que le phénomène religieux s’est transformé en Occident, et que les idéologies politiques issues de la Modernité sont devenues des néo-religions, l’étude de Karl Marx fait partie de l’hérésiographie ou ‘ilm al firaq qui souffre cruellement d’un manque de renouveau (tajdid), car peu sont ceux qui perçoivent ces idéologies comme des Religions.

Et si par exemple, le lien entre irja et laïcité est désormais de plus en plus évident, d’autres études de ce type sont à réaliser. Or, mis à part la dénonciation pure de ces idéologies assimilées au « Haram/koufr/Chirk », il y a très peu d’analyses en ce sens.

Je termine en rappelant que si l’Islam a pu devenir civilisation et non pas une simple religion-spiritualité, c’est que le Coran et la Sounna contenaient en eux les plans de cette Civilisation, ils en possédaient les moyens et ils ont formé des générations qui instinctivement étaient capables de réaliser ce type d’analyse, à leur échelle et dans leur temps.

Cette capacité à assimiler ce qui lui précédait, d’en extraire le jus d’universalité présent en eux et utile, de trier, de reproduire, et ensuite d’innover fut parfaitement visible dans les sciences techniques et physiques, mais bien moins en sciences humaines (qui n’existaient pas en tant que telles en réalité) avec beaucoup de dérives tardives, dans certains de ces mouvements.

 

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  1. Farid

    Karl Marx est un philosophe matérialiste, avec une filiation idéologique axée sur Héraclite et Hegel. Ce bourreau du travail était polyglotte, dévoreur de livres et investissait tous les champs du savoir possible de son époque. Il lisait ” La Comédie Humaine ” de Balzac , Don Quichotte de Cervantès, le romancier Walter Scott et d’autres auteurs pour améliorer sa verve littéraire et décrypter ,à la manière du Réalisme, la complexité du Réel. Toutefois, sa vision du monde est réductible à l’économie :
    ” L’Histoire se fait par des forces productives depuis l’ère Néolithique. Antérieurement, les hommes vivaient de cueillette et de troc sans aliénation et exploitation marchande du prolétariat.”
    Cette affirmation résonne comme un constat dogmatique sans preuves tangibles. Le Communisme, tout comme les autres constructions humaines, adopte un vocabulaire propre à lui-même.
    Un Psychanalyste d’obédience Lacanienne écrirait: ” Le sujet parlant est pris en étau par le discours de la science qui veut évacuer la dimension subjective, la chaîne signifiante se trouve réaménagée par les lobbys pharmaceutiques plus soucier d’engranger du bénéfice que de libérer la parole de l’Autre.”
    Un militant communiste d’obédience Luxemburgiste ou marxiste dirait : ” Les sciences bourgeoises sont des fétiches au service des industrielles et détenteurs de capitaux. L’innovation technoscientifique invente de nombreux produits mises sur le marché, de nombreux magasins offrent une pléthore de produits. L’industrie pharmaceutique concocte de nouvelles molécules, souvent nuisibles pour la santé, pour accroître son taux de profit. Tandis que la bourgeoisie s’offre une gamme de produits de qualité supérieure à celle du prolétariat.”
    Il y a du vrai et du faux. J’exagère un peu mais c’est le vocabulaire spécifique qui saute aux yeux. J’ai déjà lu des articles de communistes et de psychanalystes, il y a un aspect visible , on reconnaît tout de suite l’affiliation de l’auteur par la FORME.
    Je reconnais que je ne suis pas au niveau de Aissam ou d’autres pour réfuter le communisme avec mes faibles connaissances ( sauf les lectures de Nawa et de livres d’histoire) mais je crois que chacun peut voir le charlatanisme derrière un discours qui se veut scientifique et neutre. C’est pour ça aussi que je ne lis plus de philosophie et de psychanalyse . et Hamdoullah ça va mieux grâce aux Éditions Nawa.

  2. Fikri

    Salamou alaykoum,

    Tout d’abord je tiens à remercier les NAWA pour sa promotion d’œuvres extrêmement riches et stimulantes pour la réflexion islamique.

    J’aimerais revenir sur le passage de l’article où Aissam affirme:”…car la propriété privée, la liberté d’entreprendre, l’enrichissement personnel ne sont fondamentalement pas interdits par nos sources.”

    Cette affirmation sous-tend l’idée que la propriété serait divisée en deux: propriété privé et propriété publique. Or, je pense que cette distinction est inefficace car elle ne permet pas de rendre compte de la réalité du capitalisme. Certains marxistes hétérodoxes comme Bernard Friot ont introduit la distinction propriété lucrative/propriété d’usage. A quoi cela renvoie- t-il?
    Par définition, la propriété lucrative c’est le droit de tirer un revenu d’un patrimoine qu’on ne consomme pas. Par exemple, je ne consomme pas l’outil de travail mais j ‘en tire un dividende.
    Tout autre est la propriété d’usage où je consomme ce que je possède (mes vêtements, ma voiture, etc…) et pour laquelle je ne tire aucun revenu.

    On peut bien entendu généraliser cette distinction lucratif/usage pour le crédit: Crédit lucratif (avec intérêts) et le crédit d’usage (sans intérêts)

    Ce que Karl Marx condamne, c’est toute les formes de propriété lucrative parce qu’elles sont au cœur du capitalisme. En effet, ce sont elles qui autorisent les propriétaires de titres financiers, les banques,etc à ponctionner une partie de la valeur produite par le travail d’autrui.

    Sur la liberté d’entreprendre: là aussi, Aissam sous entend que Karl Marx y serait opposé. Je ne comprends pas, ce dernier à bien un moment décider par exemple d’entreprendre la rédaction de ses ouvrages. De quelle liberté d’entreprendre Aissam parle ici?

    Enfin, l’enrichissement personnel existe-t-il une limite en islam? L’islam n’interdit elle pas l accumulation du capital? En effet, je pense qu’Il serait très difficile dans cette perspective de constituer un capital du niveau des actionnaires du CAC 40!

    Wallahou a’lam
    Barak Allahou fikoum

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