Sortir du wahhabisme en Arabie Saoudite

Sortir du wahhabisme en Arabie Saoudite :

La jeune garde contre la vieille garde (Mohammed Ibn Salman vs Abdelmohsin Al Abbad)

[…]

S’il y a une chose que l’on apprécie beaucoup avec le nouveau roi Salman et le prince héritier Mohamed, c’est bien l’absence d’ambigüité et de zone grise, c’est la franchise dans les déclarations et dans les actions.

Car auparavant, il y avait le double discours, les paroles contredites par les actions et vice-versa, il y avait cette habituelle ”entre-deux”, cette ambivalence, ce point de divergence qui permettait encore à certains d’argumenter, plus par fidélité traditionnelle aux saouds que par amour fidèle aux sources islamiques authentiques et à la réalité politique et sociale.

Mais désormais, cette zone floue diminue telle une flaque d’eau qui s’assèche sous un soleil ardent à son zénith. Dernier épisode en date du Mardi 24 octobre, le prince héritier a insisté de manière plus ferme que d’habitude sa volonté de réforme libérale du Royaume saoudien. Le discours fut encore plus offensif que ce que l’on avait l’habitude d’entendre[1].

Il est vrai que devant un parterre de financiers et d’économistes, saoudiens et étrangers, et entre libéraux (dont la française Christine Lagarde patronne du FMI), il n’était pas utile de manier la langue de bois. En se faisant le perroquet officiel de toutes les demandes, envies et rêves des laïques concernant l’Arabie saoudite et ne répétant que leurs blablas venant de la bien-pensance mondiale :

« Nous voulons vivre une vie normale. Une vie où notre religion signifie tolérance et bonté…Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions »

[نريد أن نعيش حياة طبيعية، حياة تترجم ديننا السمح وعاداتنا وتقاليدنا الطيبة…نحن فقط نعود إلى ما كنا عليه، الإسلام الوسطي المعتدل المنفتح على العالم وعلى جميع الأديان وعلى جميع التقاليد والشعوب”]

Le prince hériter mettait en place le décor : un Islam normal (qui fixe la norme ?), modéré (qui énonce où est le juste le milieu ?), tolérant (sans modération ici..) qui vise directement la tradition wahhabite du pays. Et quand il dit, en bon élève du mondialisme occidental que :

« 70% de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite…Nous allons détruire l’extrémisme »

[، مضيفا “70 % من الشعب السعودي أقل من 30 سنة، وبكل صراحة لن نضيع 30 سنة من حياتنا في التعامل مع أي أفكار مدمرة، سوف ندمرها اليوم وفورا ]

Sachons bien qu’il ne vise pas ici l’EI, al Qaïda, ou pire, les Frères musulmans (!) : tout esprit réfléchi aura bien compris que l’ennemi est totalement intérieur, et que c’est bel et bien la matrice historique du wahhabisme saoudien qui est prise pour cible.

Et il vise en réalité une catégorie d’oulémas très officiels encore issus de la vieille école. Mohammed ibn Salman se fait professeur d’histoire en nous expliquant que c’est depuis 30 ans que les problèmes d’extrémisme ont commencé et depuis l’assassinat du roi Faycal !

L’audace hypocrite est absolue : le roi Faycal fut justement le dernier grand roi saoudien à l’époque du grand Mufti Cheikh Benbrahim, indépendant et intègre. Roi et Mufti main dans la main pour instituer une politique panislamique avaient même une forte proximité politique avec les Frères musulmans opprimés par le tyran Nasser (qu’Allah lui accorde ce qu’il mérite).

Et contrairement à ce qu’en dit Ibn Salman, par vice et ignorance, c’est justement depuis 30 ans que l’état saoudien a commencé à mettre en place une habile politique de sécularisation de l’islam, en contrôlant ses diverses institutions et ministères.

Cela tout en se lançant dans une politique de plus en plus pro-occidental (américaine) avec des rois tels que Fahd et Abdelaziz : et c’est cela qui a nourri le terrorisme en lui fournissant de puissants arguments.

Or actuellement, les quelques oulémas encore vivants (ceux qui ont été formées par ceux – IbnBaz/Al Otheymine – éduqués sous la génération Faycal/Benbrahim), bien que politiquement amorphe et docile, reste encore très rigides et ”ultra-orthodoxes” sur des questions de dogmes, de rites, sur des questions culturelles et sociétales : c’est à dire encore ”trop durs et extrémistes” au goût du nouveau pouvoir et selon les propres termes de Mohamed ibn Salman.

Ce qui est très intéressant, au delà du simple commentaire de cette actualité, c’est de mettre justement en parallèle toutes ces déclarations avec l’analyse du cheikh saoudien Abdelmohsin ibn Hamad al Abbad. Ce dernier avait écrit un article 15 jours plus tôt (Mardi 10 octobre) faisant suite au remous qu’à provoqué la décision royale de lever l’ interdiction de conduire pour les femmes saoudiennes.

Si certains oulémas furent depuis plongés dans le mutisme absolu, le cheikh Abdelmohsin, étant lui de ceux qui avaient beaucoup publié et écrit sur les dérives sociétales de l’Arabie Saoudite depuis 15 ans, réagit à cette évolution. Cet article est même une sorte de résumé de la situation saoudienne et, avec lui, un résumé des problématiques que l’on soulève. Et en ce sens, il symbolise beaucoup[2].

 Le cheikh Al ‘Abbad montre, involontairement par son article, que la rupture idéologique qui existe entre les vieux oulémas traditionnels et la jeune élite des libéraux menée par le prince héritier, est totale voire même complètement irréversible.

Car si Ibn Salman est tourné résolument vers un avenir radicalement réformateur, le cheikh lui se demande encore «Comment est-il possible que l’avenir du royaume (et des pays musulmans) soit meilleur que leur passé ? ». Passé/présent/futur ? La différence de point vue est absolue entre ces deux groupes.

Et le cheikh se livre a un très long réquisitoire contres les dérives des prétendues réformistes. Il rappel qu’il avait personnellement écrit une longue lettre expliquant pourquoi les femmes ne devait pas conduire en Arabie.

Et qu’il l’avait rédigé sous la demande d’un émir (peut-être à l’époque où il fallait calmer l’ardeur des libéraux qui cherchaient à aller plus vite que la ”musique royale” dans le pays…), il vise nominalement l’ex-ministre de l’information de l’époque, Iyad Madani, qui avait bloqué et refusé de diffuser cette lettre dans le royaume.

Preuve de plus que les oulémas n’ont jamais eu la force politique d’imposer leurs vues. Par ce qu’il écrit très directement, le cheikh montre qu’il sait que la fin de l’interdiction de conduire est due à une décision royale, sans la commenter.

Le Cheikh Abdelmohsin reconnaît aussi, et sans demi mesure, que les libéraux-laïques ont remporté des victoires décisives dans le royaume ces dernières années : politique de promotion de la mixité, médias, système d’éducation, réformes sociales culturelles et politiques, féminisation des secteurs d’activité et libéralisation, limitation de la politique d’interdiction du vice et de promotion de la vertu, mise en avant de femmes aux nouvelles mœurs et non couvertes selon la culture saoudienne ( منها سفور النساء) et la liste est longue…

Il s’en prend nominalement aux mounafiqs de tous bords, et notamment à l’une des têtes de la zandaqa saoudienne : Turki al Hamad.

Mais ce qui ressort de cet article, si on sait lire entre les lignes, c’est qu’il est évident que les grands architectes de la politique générale saoudienne, les grands fonctionnaires, les grands politiques, au sein des ministères et des institutions sont noyautés par ceux qu’il nomme ”Taghribiyines” ( التغريبيين) et que l’on peut traduire par occidentalistes ou plus précisément : les libéraux-laïques.

Ceux qui sont en guerre contre l’Islam avec un grand I et qui cherchent à moderniser le pays selon les normes et valeurs occidentales en voulant réformer l’islam et le laïciser.

Mais là, où notre raison et réflexion n’arrive plus trop à suivre, c’est lorsque l’on se demande comment le cheikh Abdelmohsin al Abbad ne peut pas voir que ces décisions et ces orientations proviennent directement de l’entourage du pouvoir royal ?

Nous l’avions dit au tout début, il y a encore quelques années, il y avait un trouble, un écran de fumée, dans lequel la naïveté (ou l’extrême optimisme) pouvait trouver des arguments sincères. Et ainsi lorsque tel ou tel ministre imposait une politique dangereusement antimusulmane, vicieuse et corruptrice, certains comme le cheikh pouvait se dire presque de manière ”enfantine” :

« Il vaut mieux pour les autorités de ce pays de se débarrasser de ce ministre et de l’exclure de son poste et d’annuler ses décisions corruptrices pour donner victoire à la religion d’Allah »

(من الخير لولاة الأمر في هذه البلاد التخلص من هذا الوزير وإقصاؤه من عمله وإلغاء قراراته الإفسادية نصرة لدين الله)

L’extrême optimisme, la naïveté, ou alors l’ignorance d’une certaine réalité politique peuvent expliquer l’absence de vision clarifiée sur les ressort de la politique intérieure saoudienne. On peut aussi penser à la manipulation insidieuse de certains oulémas par le pouvoir politique qui leur montre un visage le jour, tandis que la nuit ils abattent les masques.

On peut aussi citer le manque de courage et de fermeté. En tout cas il est clair que l’extrême confiance que certains d’entre eux accordent à leurs autorités frise véritablement la crédulité :

« Il est fort probable que si les autorités (woulat al oumour) auraient eu connaissance de son vil discours, et de ce que j’ai cité de lui, ils se seraient empressé de l’éloigner du ministère pour que l’éducation soit préservée de sa corruption. »

( يغلب على الظن أن ولاة الأمر لو اطلعوا على كلامه الخبيث الذي نقلته عنه لبادروا إلى إبعاده عن الوزارة ليسلم التعليم من إفساده)

Pourtant les ministres et hauts fonctionnaires sont nommés et/ou peuvent être facilement révoqués par le pouvoir royal, et de manière unilatérale. Cela surtout dans un pays tel que l’Arabie saoudite, qui ne rend aucun compte à sa population ni à aucune assemblée…Ainsi, s’ils sont en poste et s’ils y restent, ceux là même qui appliquent une politique anti islamique dans le royaume, c’est bien par unique choix et volonté du pouvoir royal.

C’est pourquoi nous n’arrivons plus à suivre : car les réponses à la question « pourquoi ne voient-ils pas l’évidence de ce que nous voyons ? » ne sont plus d’ordre rationnel et factuelles, elles ne sont que de l’ordre du « peut-être que ceci, cela, ci ou ça… » des Opinions/explications/supputations/présomptions/hypothèses issues des sentiments et croyances de chacun.

Elles sont donc inutiles et sans incidence dans le monde de la réalité. Les faits, rien que les faits, ainsi que leurs causes/conséquences mesurables nous intéressent.

D’ailleurs, sur ce point, c’est pourquoi nous disions que le règne de Salman et la mise en avant de son fils Mohamed sont désormais extrêmement salutaires : car personne (de moins en moins…) ne peut et ne pourra ignorer, avec sincérité et honnêteté, que les orientations politiques du royaume proviennent très clairement du plus haut sommet de l’Etat.

Et -waliLah al hamd- pour clore en réunissant l’ensemble des problématiques, ce n’est pas pour rien que le cheikh AbdelMohsin al Abbad énonce finalement lui aussi tout à la fin de son article que :

« Ces choses étranges qui arrivent sur la terre des deux saintes mosquées, qui ont lieu par le vice des libéraux laïques (Taghribiyine/occidentalistes), si le roi AbdulAziz rahimaoulah sort de sa tombe et les voit, il ne pourrait pas croire que ceci est le royaume pour lequel il s’est fatigué à unir et fonder, en effet sa famille serait parmi les premiers à avoir honte devant lui et j’ai déjà écrit un article qui s’intitule « On aime la continuité de la gloire pour notre état saoudien, et on méprise les occidentalistes qui œuvrent à l’affaiblir par leurs vices »

(هذه الأمور الغريبة على بلاد الحرمين التي حصلت بمكر التغريبيين لو خرج الملك عبدالعزيز رحمه الله من قبره وشاهدها لم يصدق أن هذه هي مملكته التي تعب في تأسيسها وتوحيدها ولكانت أسرته أول من يستحيي منه، وسبق أن كتبت كلمة بعنوان: « نحب لدولتنا السعودية دوام عزها ونبغض التغريبيين الساعين بمكرهم لإضعافها»)

Il montre (désormais?) qu’il sait que ces fameux occidentalistes sont bel et bien au sein même des saouds et non pas seulement au sein de la société saoudienne.

 

Aïssam Ait-Yahya


[1] https://www.afp.com/fr/infos/329/le-prince-heritier-promet-une-nouvelle-arabie-saoudite-moderee
[2] http://al-abbaad.com/articles/519482

Consulter l’ouvrage :

Ideologie



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